Le 3 octobre au soir.
L'Océan gronde sourdement, et pourtant le ciel est beau. Ah! c'est pendant ces grandes colères, qui viennent se briser contre la falaise ou s'apaiser sur un sable mouvant, que l'on comprend davantage les sublimes harmonies de la création, où tout est réglé par l'Intelligence Suprême.
Nous arrivons de Saint-Marc, un point de grandes roches et de grosse mer, qui va se peuplant de plus en plus chaque année. Nous avons visité le beau bateau de sauvetage insubmersible, tout construit en acajou, et pouvant contenir au moins trente personnes, sans compter l'équipage; celui-ci se compose de dix marins intrépides dont la conduite en plusieurs occasions a été admirable.
Le voilà donc ce grand canot sur son lourd chariot qui doit le conduire à la mer comme le canon sur son caisson qui doit le conduire à la bataille. Lui aussi, comme le canon, il est prêt à marcher au champ d'honneur, à lutter contre tous les éléments déchaînés qui vont livrer bataille à l'énergique résistance de la force et de la volonté humaines, souvent trop faibles devant leur aveugle fureur. Son pointeur c'est le pilote, qui va commander les manœuvres, non pour faire comme l'artilleur l'œuvre de la mort, mais au contraire une œuvre de vie et sauver les victimes déjà aux prises avec l'infernale puissance. Ah! ce combat qui l'attend me semble le plus terrible de tous, car il va marcher contre l'inconnu, seul, dans la nuit peut-être, sans se dissimuler que la retraite est parfois impossible et qu'aucun autre secours ne peut arriver.
Nous avons aussi visité la trop modeste chapelle de Saint-Marc et remarqué en revanche son grand nombre de restaurants et de cabarets. L'un d'eux s'intitule l'Entrée de la Loire. Vraiment, pourquoi se faire marin d'eau douce devant cette mer orageuse? Pourquoi se faire si petit devant cet espace si grand? Parler de la Loire, c'est bon à Nantes, mais pas ici, devant l'infini. Et pourtant j'aime les fleuves, je m'intéresse à leur histoire, que les flots jaseurs et familiers racontent en passant. Ils naissent d'une goutte d'eau tombée de la fente d'un rocher ou sortent d'une humble source cachée sous la mousse verte et le cresson en fleur. Alors ce sont de petits ruisseaux joyeux qui courent en gazouillant sur les cailloux polis et le sable argenté, ne disant pas grand'chose encore, puis leur voix devient douce et plaintive, chantant maintes idylles écoutées avec recueillement par les saules au front incliné. Après cela, ces mêmes voix grandissant deviennent sévères; les flots s'augmentent, s'étendent sur les bords fleuris, se gonflent entre les rives de granit, mugissent sous les arches des ponts et viennent se mêler à la vie turbulente des cités; ensuite, ils quittent la ville, se déploient avec majesté dans de vastes plaines, les montagnes se sont déchirées pour les laisser passer, et ils arrivent enfin à la mer, c'est-à-dire à l'immensité, à l'oubli, qui prend leurs souvenirs avec leurs ondes. Ils se précipitent dans cet antique abîme où l'œil plonge éperdu et plein d'extase, où la pensée nage dans l'espace et se perd dans les profondeurs infinies de la contemplation! La vie apparaît comme dans un songe, et le passé toujours vivace ramène dans le même flot les heures fortunées ou douloureuses de l'existence. Souvenirs! phares plus brillants que ceux qu'on voit illuminer la mer et qui, chaque fois qu'on regarde en arrière, se rallument dans la nuit du passé! Hier après dîner, je suis restée tard sur la grève, retenue par le charme puissant qui naît de l'approche du soir, alors que le soleil caresse d'un dernier regard la terre qu'il semble quitter à regret. Après une journée très chaude encore, il est délicieux de se reposer dans la nuit, d'aspirer tous les parfums au souffle de la brise, de suivre du regard les Cieux qui s'éveillent et d'écouter doucement les harmonies de la terre qui s'endort. C'est le murmure du flot qui chuchote avec la plage, c'est l'aboiement lointain du chien qui ramène le troupeau, c'est le dernier frôlement de l'oiseau qui ploie son aile…
Joachim le plus vieux pêcheur de la côte qui s'en allait après une pêche fructueuse, s'est arrêté pour me souhaiter le bonsoir et nous avons fait un brin de conversation. La mer était phosphorescente: «Eh bien! Joachim, vous qui aimez tant la mer, vous devez la trouver bien belle avec toutes ces paillettes d'or.
—D'abord je la trouve toujours belle.
—Vous ne trouvez pas étrange cette mer qui semble charrier des flammes plutôt que des vagues?
—Si, mademoiselle, mais j'ai vu jadis lorsque j'étais matelot à bord de la Marie-Louise un grand navire de commerce, j'ai vu quelque chose de bien plus étrange, j'ai vu un navire aimanté…
—Joachim, un navire aimanté! mais c'est un phénomène alors que vous avez vu.