D’autres châteaux sont plantés au beau milieu du fleuve, dans des îles enchantées.—En voilà une, là-bas, qui fait penser à Roland. La tradition fait mourir l’héroïque paladin au col de Roncevaux. On parlera toujours de la célèbre épée Durandal et du cor merveilleux dans lequel Roland aurait exhalé son âme valeureuse, pour faire parvenir jusqu’à Charlemagne le cri de suprême détresse.

«Dieu me garde d’enlever un seul joyau au cycle épique des chevaliers de la Table-Ronde! Mais à côté de la tradition guerrière, il y a la tradition amoureuse, qui éclaire d’un plus doux rayon cette grande figure de Roland, et qui en complète la poétique transformation.

Suivant une légende allemande, le héros, après avoir si vaillamment combattu, si bruyamment soufflé dans son cor, ne serait pas resté parmi les cadavres encombrant le val de Roncevaux. Un miracle de l’amour l’aurait ressuscité d’entre les morts, et, malgré ses innombrables blessures, il serait revenu sur les bords du Rhin, où le rappelait la foi jurée à la belle Hildegonde.»

Voici la légende:

«Hildegonde et Roland étaient fiancés, quand le héros dut partir avec l’armée pour l’Espagne. Remarquons ici qu’en qualité de neveu de Charlemagne, dont la résidence était à Aix-la-Chapelle, et qui visitait volontiers ses vignobles des bords du Rhin, notamment Rudesheim, Roland a dû passer une partie de sa jeunesse dans ces contrées. Rien d’étonnant dès lors qu’il y ait engagé son cœur. Hildegonde se montra digne de l’amour d’un tel guerrier. Elle l’attendit fidèlement, et quand lui vint la nouvelle du désastre de Roncevaux et de la mort de Roland, ne voulant pas se donner à un autre, elle prit le voile et se cloîtra dans l’abbaye de Nonnenwerth.

Jugez de la douleur de Roland quand il apprit que sa fiancée s’était donnée à Dieu pour toujours! Afin de pouvoir du moins apercevoir quelquefois sa forme chérie dans les jardins du couvent, il se fit construire le burg qui a conservé son nom, et y passa le reste de ses jours, les yeux presque constamment tournés vers le monastère. Les restes d’un vieux burg, en face des sept montagnes, près de Bonn, en témoignent de manière à ébranler les plus incrédules. Une tour en ruines, encore aujourd’hui désignée sous le nom de Coin de Roland (Rolandseck), plane presque à pic sur une très ancienne abbaye construite dans une île au milieu du Rhin, et qui a continué de s’appeler l'île des Nonnes (Nonnenwerth).»

Deux lignes de chemin de fer courent à droite et à gauche pour rappeler le voyageur aux réalités du XIXe siècle. La vigne grimpe partout où il y a quelques pouces de terre. Nous apercevons en passant les caves creusées dans la montagne qui renferment les précieux vins de Johannisberg. Je m’aperçois qu’un sentiment de jalousie se mêle à mon admiration, pendant toute cette journée. Je ne crois pas que nous ayons rien d’équivalent en France, et je comprends notre ambition, d’avoir voulu, hélas! posséder ce beau Rhin allemand.

Il est bien calme aujourd’hui, bien souriant, dans sa majestueuse sérénité et l’on oublie ses emportements, la course vertigineuse de ses flots bleuâtres qui roulent parfois avec une rapidité à faire frémir.

Voici Coblentz. C’est une ville à part; ses édifices et ses églises surtout sont beaux. J’y ai remarqué un monument élevé au général Marceau. Mais son altière forteresse entourée de sept enceintes est ce qu’il y a de plus remarquable.

Coblentz fut jadis une des villes habitées par les empereurs carlovingiens et plus tard par les électeurs de Trêves.