Je visite Coblentz avec intérêt en songeant à mon grand-père qui, au début de la révolution française, y arriva avec bien d’autres émigrés, et concourut d’une manière active à la formation de l’armée de Condé. Je conserve précieusement sa décoration du Lys, une fleur de lys d’argent surmontée de la couronne royale et nouée d’un ruban blanc, que les soldats seuls de l’armée de Condé avaient le droit de porter.

Lors de la Restauration, en 1814, cette décoration reprit faveur et devint comme un signe de ralliement qui servait à distinguer les royalistes, mais bientôt elle tomba dans le domaine public, chacun put la prendre, et cette facilité de la porter à sa guise, lui ôtant tout mérite, sa vogue fut promptement passée.

Aujourd’hui elle n’a plus place que dans les souvenirs de famille ou les musées d’antiquités.

Cologne est une grande et belle ville de cent mille habitants, mais d’un aspect triste. Bâtie en demi-cercle, défendue par quatre-vingt-trois tours, elle est reliée par un pont fixe, qui a remplacé un pont de bateau, à la petite ville de Deutz, sur la rive opposée du Rhin.

Deutz, ville presque entièrement peuplée de juifs devient ainsi le faubourg d’une ville essentiellement catholique et qui possède un nombre infini d’églises. La reine de toutes est son immense cathédrale, la plus belle que j’ai vue. Commencée en 1248, interrompue pendant plusieurs siècles, elle n’a été achevée que tout dernièrement en 1861. Dame! ici la légende est joliment en faute! La cathédrale de Cologne ne devait jamais être finie, disait-elle.

Oyez pourquoi: Un jeune architecte, désolé de n’avoir pu faire agréer son projet par l’archevêque Conrad qu’aucun plan ne pouvait satisfaire, s’en était allé sur les bords du Rhin dans le dessein de mettre fin à ses jours. Au moment où il allait se précipiter dans le fleuve, un vieillard qui n’était autre que le diable lui apparut tout à coup et lui offrit, en échange de son âme un plan merveilleux, le plan de la cathédrale actuelle.

Le jeune homme demanda vingt-quatre heures de réflexion et alla soumettre le cas à son confesseur qui lui suggéra une bonne ruse: Le lendemain, au moment où Satan lui montrait de nouveau son plan, en lui rappelant à quelles conditions il en deviendrait possesseur, le jeune homme le lui arracha brusquement, et, tirant tout aussitôt de dessous sa robe une relique de sainte Ursule, il en frappa l’Esprit du mal au front. Satan vit bien qu’il était joué: «C’est encore une ruse de l’Eglise! s’écria-t-il; mais la cathédrale que tu me voles ne sera jamais achevée, et ton nom restera inconnu!» En prononçant ces mots, Satan arracha d’un coup de griffe la partie supérieure du dessin. Le jeune architecte mourut de chagrin de n’avoir jamais pu le reconstituer.

Pendant de longues années, l’évènement sembla donner raison à la légende. Les travaux de la cathédrale de Cologne, commencés en 1249, furent continués jusqu’en 1509; mais, dans ce long espace de temps, ils furent interrompus plus d’une fois, si bien qu’au commencement de ce siècle, le chœur seul avait pu être terminé.

Transformé par la Révolution française en magasin à fourrages, mutilé par le temps autant que par les hommes, le vénérable édifice menaçait ruine et allait probablement être jeté bas, lorsque le zèle archéologique et religieux se réveillant, des associations se formèrent et entreprirent non seulement de restaurer, mais encore d’achever à l’aide de souscriptions l'œuvre gigantesque à peine ébauchée au Moyen-Age. Les dons affluèrent de toutes parts; le roi de Prusse d’alors, Frédéric-Guillaume IV, s’engagea à verser annuellement cinquante mille thalers, et, le 4 septembre 1820, eut lieu la seconde fondation de la cathédrale, fête magnifique dont Cologne n’a pas perdu le souvenir. Dès lors, il n’y eut plus d’arrêt dans les travaux, que moins d’un demi-siècle, comme on le voit, a suffi pour mener à bien.

Le chœur est une merveille du moyen-âge: on venait de toutes parts à Cologne pour honorer les précieuses reliques qu’elle possède, et particulièrement celles des Rois Mages.