Quoique très maîtresse d’elle-même comme vous le voyez, elle porte une chaîne comme un prisonnier ou un esclave.

Je dis que c’est une petite personne très libre dans ses mouvements, car sortant presque toujours avec moi il arrive qu’elle marche encore lorsque je m’arrête ou qu’elle s’arrête lorsque je marche. Cette organisation délicate, fantasque, difficile à discipliner qui subit les influences de la gelée et de la chaleur, comme une sensitive lady, vous l’avez déjà deviné, n’est-ce pas? C’est Mademoiselle ma montre.

Voilà comment Leo Lespès parlait jadis si spirituellement de la sienne. Alors les montres coûtaient cher, parce qu’elles étaient bonnes et on les soignait en conséquence, aujourd’hui qu’elles sont pour rien on n’y fait plus attention, et cependant cette gentille personne est ni plus ni moins qu’une merveille.

Je l’ai bien compris après les renseignements curieux qui m’ont été donnés sur le degré de perfection atteint par ces mécanismes minuscules aussi remarquables que ceux de n’importe quelle machine. Quelques chiffres sont nécessaires.

Le ressort moteur entraîne le barillet; son mouvement est transmis par trois roues à l’échappement dont la roue frappe l’ancre ou le cylindre du balancier, à raison d’une moyenne de huit mille coups par heure (avec des différences de trois mille à quatre mille suivant les systèmes); en chemin, un autre engrenage ralentit dans le rapport de douze à un le mouvement qui est transmis à l’aiguille des heures. Tous les mouvements de la montre sont discontinus, et s’exécutent par petits sauts égaux dont le nombre dépasse deux cent millions par an pour certaines montres.

Les personnes soucieuses de conserver leur montre la font nettoyer tous les deux ans, c’est-à-dire après trois cent à quatre cent millions de chocs. Au bout d’une vingtaine d’années, une montre bien faite et qui n’a pas été détruite prématurément, doit subir le changement de quelques pignons; mais c’est après plusieurs milliards de ces petits sauts dont nous parlons, et après que la roue d’échappement a exécuté des dizaines de millions de tours.

Si l’on ajoute à cela des complications telles que chronographe, quantièmes, répétitions à minutes, on reste émerveillé de leur possibilité. Quant au chemin décrit à l’extérieur par le balancier, il est si inattendu qu’on ne peut admettre le résultat qu’après avoir refait le calcul. Le balancier d’une montre dix-neuf lignes mesure, en moyenne, dix-sept millimètres de diamètre sur les vis de réglage; il fait par seconde cinq oscillations d’un tour et demi, soit trois cent quatre-vingt-quinze millimètres de chemin parcouru par seconde, trente-quatre kilomètres par jour, douze mille cinq cents kilomètres par an en nombres ronds; or, les montres à quantième perpétuel, portent une roue qui exécute un tour en quatre ans; pendant ce temps, le balancier aurait fait le tour du monde.

Désormais, je ne toucherai plus à ma montre qu’avec un certain respect et mille précautions.

Dimanche, 13 Octobre 1889

"L’Ode triomphale" d’Augusta Holmès.—"Excelsior"