Cela vient de là-bas...., dit-il simplement. La petite fille sourit, mais en contemplant ces fleurs qui avaient poussé sur la terre arrachée à la France, l’aïeule et la mère fondirent en larmes: Ce souvenir si vibrant encore après dix-neuf années prouve au plus haut degré la force et la durée des sentiments inspirés par l’amour de la patrie. Le jardin du Palais Royal est fort attrayant avec ses grands arbres, son bassin, ses parterres, ses statues. Ce beau jardin ne fut pas toujours ce lieu tranquille où les promeneurs viennent entendre de la musique. Sa longue existence a connu des périodes agitées. Beaucoup plus vaste d’abord qu’il ne l’est aujourd’hui, il s’y tenait une foire permanente.

Sous la révolution il devint le club en plein vent où péroraient les exaltés. Au centre se trouvait alors un cirque, amusement de ceux qui ne faisaient pas de politique. Le feu détruisit ce cirque en 1798.

Ma cousine m’a fait remarquer dans l’un des parterres le canon que le soleil fait partir à midi précis.

Ces superbes jardins, au centre même de Paris sont fort appréciés de ses habitants, aussi y a-t-il toujours beaucoup de promeneurs. C’est le lieu favori des bonnes d’enfants.... et des militaires.

Après cette charmante flânerie, au milieu de la verdure et des fleurs, il m’est arrivé une petite aventure qui aurait pu mal finir; elle s’est terminée d’une manière aussi heureuse qu’inattendue.

Vers 5 heures, je devais me rendre seule, ma cousine préférant rentrer, à une matinée musicale donnée par un grand professeur de piano.

En sortant ma cousine m’avait dit: Aujourd’hui dimanche tu ne feras aucune acquisition, ne prends pas ta bourse, c’est toujours plus sûr, j’ai la mienne pour payer l’omnibus. A 5 heures moins un quart nous entrions au bureau de l’omnibus que nous venions d’apercevoir dans le lointain. Hélas, il était bondé, un monsieur d’un certain âge et un jeune Saint-Cyrien venaient d’y monter; il ne restait plus qu’une place à prendre. Vite, dépêche-toi, me crie ma cousine, ça m’est égal d’attendre, mais toi, tu arriverais trop tard. Je me précipite et je me trouve assise au fond de la voiture, le monsieur à ma droite et le jeune homme en face de moi. Au moment où l’omnibus s’ébranlait, je me souviens, pensée terrible, que je n’ai pas d’argent. Un ah! involontaire s’échappe presque de mes lèvres, je me sens rougir jusqu’à la racine des cheveux. Quel ennui, quelle humiliation! L’employé a ouvert sa saccoche et reçoit les places, il s’avance... c’est le quart d’heure ou plutôt la minute de Rabelais. Que dire! Que faire! on va me laisser là, c’est certain. Depuis quelques semaines les compagnies sont devenues intraitables sous ce rapport, ayant depuis le commencement de l’exposition perdu plus de 20.000 fr. de places non payées. Aujourd’hui pas d’argent... pas de place et il faut obéir à cet impérieux commandement: descendez. Que vais-je devenir dans ces quartiers qui me sont complètement inconnus? j’en frissonne. L’employé est arrivé devant le vieux monsieur: «Vos places!

—Nous vous les avons payées en montant, rappelez-vous. C’est mon fils qui vous a donné l’argent.

—Oui, oui, c’est vrai!» et l’employé tourne sur ses talons et va sur l’impériale faire sa collecte.

Pendant ce colloque j’avais pris un air de belle indifférence. J’écoutais impassible..., j’étais sauvée. L’employé m’avait sans doute prise pour la femme et la mère de ces messieurs.