Le lendemain je suis allée au bureau des omnibus de l’Odéon pour payer ma place. L’employé m’a répondu franchement:
Cette restitution nous causerait plus d’ennuis que cela ne vaut, ne vous en préoccupez pas; c’est le roulement; et j’ai déposé dans le tronc d’une église le montant de ma place. J’ajouterai même que je l’ai triplé pour remercier la Providence de m’avoir tirée si gentiment de ce mauvais pas.
A sept heures et demie je suis rentrée charmée de la bonne musique que je venais d’entendre et des jolies compositions de Chaminade, parfaitement interprétées. J’ai changé de robe à la hâte, car ma cousine réunissait ses amis en mon honneur.
C’était mon dîner d’adieu. Parmi ses invités figurait une très élégante jeune femme qui habite aux Champs-Elysées, dame! avoir une villa délirante ou un hôtel somptueux aux Champs-Elysées c’est un rêve. Beaucoup de personnes se contentent des rues adjacentes, mais cela s’appelle quand même habiter les Champs-Elysées; et ça vous pose tout de suite.
Les Parisiens sont ébouriffés de la vie que mènent à Paris les Provinciaux, avides de tout voir et de tout connaître.
Deux choses sont absolument nécessaires pour visiter notre belle capitale, de la patience et de l’argent et même en bien des circonstances, la première l’emporte sur l’autre, l’argent ne peut remplacer la patience.
Je regrette beaucoup de n’avoir pu aller au Théâtre Français. Sans doute le grand Opéra est une belle chose, mais j’aime à comprendre ce que j’entends, et ceux qui n’y vont pas souvent en reviennent plus qu’étonnés, ils en reviennent ahuris, abasourdis. C’est une série de roulades, de vocalises, de trilles, et de ha! à perte de vue et d’haleine, on chante indéfiniment sur deux mots par exemple: Partons, hâtons-nous, remplissent presque un chœur. Ce départ se chante pendant plus d’un quart d’heure et le public ne peut s’empêcher de se dire que pour des gens pressés, ils y mettent le temps. Bref le public est bon enfant, il écoute sans s’impatienter il y aurait de quoi cependant. Je ne pousse pas le dédain de l’Opéra au point de ce vieux provincial y allant pour la première fois. «C’était beau, n’est-ce pas, lui dit-on?—«Beau! ils m’ont assourdi les oreilles; la moitié des personnages jouaient et chantaient en même temps, sans doute pour gagner plus vite leur salaire, quant à ceux qui chantaient seuls, que vous dirais-je! j’en fais autant tous les matins quand je me gargarise.»
Parlez-moi du Théâtre Français, on y comprend tout ce qui s’y dit. Le génie si clair, si harmonieux de notre belle langue s’y développe dans toute sa magnificence. Pour ma part je trouve que la Comédie Française et l’Opéra Comique sont les deux genres qui conviennent le mieux au tempérament français. Pour s’émouvoir, s’enthousiasmer, il me semble que les seuls plaisirs des yeux et des oreilles ne suffisent pas, il faut encore y joindre ceux de l’esprit. Je regrette donc bien de n’avoir pu voir le plus ancien théâtre de France réellement fondé en 1680. Il est considéré comme le premier théâtre du monde entier. Tous les véritables chefs-d’œuvre de l’esprit français y ont été mis à la scène. On l’appelait souvent la «Maison de Molière». Mais il était aussi la maison de Corneille et de Racine.
C’est en 1689 que, par ordre de Louis XIV, «l’Hôtel des Comédiens du roi», entretenus par Sa Majesté, prit le nom de «Comédie Française».
N’est-ce pas après la mort de Corneille que l’on adressa ce joli distique aux Comédiens.