En sortant de Saint-Eustache, je suis entrée aux Halles centrales, où j’ai trouvé là un nouveau spectacle; foule compacte comme partout, mais un tout autre monde. Quel amoncellement de victuailles! Guirlandes de bœufs entiers, étalages de poulets dodus, montagnes de beurre et d’œufs, pyramides de légumes, colonnes de fruits, réservoirs remplis de poissons vivants et frétillants, etc., etc., et dire que toutes ces provisions se renouvellent chaque jour; quel gouffre que Paris, quels ogres que ses habitants.

Mercredi 30 Octobre 1889.

Dernière journée à l’Exposition

Avant de m’y rendre j’ai voulu revoir les deux magasins du Louvre et du Bon Marché. J’y ai entendu le cri de guerre deux sur dix, c’est-à-dire les deux yeux des inspecteurs fixés sur les dix doigts des acheteurs qui sont parfois des voleurs. Ce mot 2 sur 10 est le: «Sentinelle prenez garde à vous.» Je ne l’avais point entendu et ça m’a beaucoup étonnée. Ensuite je me suis rendue à l’Exposition.

J’ai voulu revoir une dernière fois ce spectacle unique, cet ensemble grandiose et saisissant, encore plein de vie et de mouvement aujourd’hui et qui bientôt ne sera plus qu’un souvenir.

Je tenais à passer une dernière journée à l’exposition. Les nuages remplissaient le ciel de mélancolie, c’était vraiment un ciel couleur d’adieux, et cependant elle est toujours splendide cette Exposition, elle mourra debout!

Je suis allée revoir encore une fois tout ce que je trouvais de plus beau, donner un dernier coup d’œil, un dernier sourire à ces monuments d’un jour, à ces demeures éphémères, à ces palais, à ces pavillons cosmopolites qui ont coûté tant de millions et dont la durée aura été si courte.

J’ai parcouru les boutiques, je me suis arrêtée devant les parades, les affiches de théâtre et les clowns appelant à grands coups de tam-tam et de quelques autres instruments aussi harmonieux, les spectateurs à la danse du ventre, aux pantomimes d’almées plus ou moins authentiques.

J’ai revu les Odalisques et les Bayadères aux robes éclatantes, le cou enguirlandé de sequins ayant des castagnettes d’argent aux doigts et des grelots sonores aux chevilles, des bracelets depuis le poignet jusqu’au coude prenant les yeux mi-clos, les bras étendus, les poses les plus langoureuses.

J’ai revu avec plaisir les danses typiques des gitanos et des gitanas, les pirouettes cadensées et interminables des vertigineux derviches tourneurs, le charmeur de serpent, la danse guerrière des nègres du Kordofan.