J’ai encore croisé des gens de toutes couleurs, sans parler des Européens blancs et roses, j’ai revu des visages jaunes, marrons, bruns clair, bruns foncé et noirs.

En passant devant le panorama de la Compagnie Transatlantique je ne me suis pas laissée tenter plus que les autres fois, quoi qu’on dise que l’illusion est complète. On se croirait dit-on au milieu des flots de la haute mer. J’ai visité sur nos côtes bretonnes à Brest, à Lorient et à Saint-Nazaire de trop beaux navires pour chercher à revoir leur pâle reproduction. La réalité vaut toujours mieux que son image. Par exemple j’ai traversé avec intérêt la salle consacrée à la manufacture nationale des tabacs et j’invite tous les chiqueurs, priseurs et fumeurs à se donner rendez-vous ici.

Avant 1870, dix-huit départements avaient le droit de cultiver le tabac; depuis la guerre, cette autorisation a été étendue à 22 départements qui emploient 17000 hectares à cette culture. La production du tabac est un travail qui ne se fait pas tout seul et qui oblige ceux qui s’en chargent à beaucoup de soins et de formalités, mais le bénéfice est rénumérateur, environ mille francs par hectare.

J’ai regardé un instant la fabrication des cigarettes, j’ai suivi les opérations multiples qu’elles subissent avant de passer aux lèvres des consommateurs.

Il en est des cigarettes comme de bien des choses, des épingles, des aiguilles que l’on considère comme des riens, sans penser au temps qu’elles ont pris au travail qu’elles ont exigé.

J’ai salué sans un sentiment de tristesse le palais du Trocadéro, celui-là ne sera pas détruit, il restera toujours au milieu de ses parterres ravissants où les fleurs se montrent dans un délicieux chatoiement de couleurs, il est acquis aux grandes auditions musicales. Et depuis six mois, il a vu aussi une floraison complète de congrès permanents, congrès géodésique, congrès de l’hypnotisme, du magnétisme humain appliqué à la guérison des maladies, congrès des chemins de fer, de physiologie, etc., etc.

L’exposition a merveilleusement réussi, pas d’orage politique, et bon état sanitaire malgré cette immense agglomération d’individus accourus de tous les pays. Il est venu 5 millions de provinciaux dans les hôtels, sans compter les personnes descendues chez les amis et les parents. En estimant à 100 francs en moyenne l’argent dépensé par chaque individu on arrive au chiffre énorme de 500 millions, jetés par les départements à la capitale. Il est venu également plus d’un million et demi d’étrangers à 500 francs seulement par personne, cela fait 770 millions de francs, ce qui représente comme dépenses faites à Paris pendant l’Exposition le chiffre formidable de 1 milliard 250 millions chiffres ronds.

Les Anglais et les Américains qui apprécient fort le bien-être matériel, le talent culinaire et qui ont comme nous l’avons dit le culte du dieu Boyau, ont fait grandement les choses, on estime que les Américains du Nord et du Sud ont dépensé plus de 300 millions pendant leur séjour à Paris.

Il n’y a pas à dire le grand soleil de la civilisation a rayonné tout particulièrement sur Paris cette année, ce succès, cette exposition sans rivale nous vaudra sans doute encore quelques jalousies, quelques rancunes, mais c’est égal l’orgueil national est satisfait et je suis ravie de mon voyage.

J’ai vu Paris, j’ai été éblouie de ses pompes, j’ai admiré ses œuvres, mais cela ne m’a pas déprovincialisée.