Sully trouva de l'argent, tout en murmurant, pour acheter les gouverneurs des villes. «S'il fallait les prendre par la force, disait le roi, elles nous coûteraient dix fois autant.» Brissac, après avoir fait ses conditions, livra Paris (mars 1594), où Henri IV entra salué avec une allégresse sincère, car ce n'était pas l'homme mais l'hérétique qu'on avait combattu en lui. Le jour même, la garnison espagnole se retira avec les honneurs de la guerre. Henri la regarda partir, et, saluant les chefs, leur dit: «Messieurs, recommandez-moi à votre maître, mais n'y revenez plus.» Il promet de tout oublier, mais il n'oublie pas qu'il a été obligé d'acheter sa capitale et les plus grandes villes de son royaume. «Que dites-vous de me voir ainsi à Paris?» demande-t-il à son secrétaire.—Je dis qu'on a rendu à César ce qui appartient à César, comme il faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu.—Dame, répondit le roi, on ne m'a pas fait comme à César: car on ne me l'a pas rendu, on me l'a bien vendu.» Et cela était dit en présence de Brissac et d'autres vendeurs. Toutefois il n'a aucune pensée de vengeance. Il accepte, il recherche les services de ceux qui l'ont combattu.

En 1598 les Espagnols quittent la France. Henri IV a terminé la guerre étrangère en signant avec Philippe II la paix de Vervins.

L’Édit de Nantes.—Il a déjà enlevé tout prétexte aux discordes civiles en accordant aux protestants l'exercice de leur culte et même de grandes garanties. C'est l'Édit de Nantes (1598). Henri ne voulait plus de partis. «Je couperai, disait-il, les racines de toutes ces factions. Je ne détruirai pas la religion réformée, ajoutait-il, mais la faction huguenote si elle se mutine. Il ne faut plus faire de distinction de catholiques et de huguenots: il faut que tous soient bons Français.»

Un grand ministre aida Henri IV dans la tâche immense qu'il avait entreprise de réparer les désastres de quarante ans de guerre civile. C'était le baron de Rosny, plus tard duc de Sully, né au château de Rosny, près de Mantes, en 1560. Tout jeune il avait échappé au massacre de la Saint-Barthélemy par une présence d'esprit rare chez un enfant de douze ans: ayant pris sous son bras un gros missel, il avait traversé les rues pleines de bandes furieuses et avait couru se réfugier à son collège, dont le principal le cacha. Il resta toujours attaché au parti protestant, servant d'abord dans l'infanterie, pour apprendre le métier des armes,—ce qui répugnait fort aux gentilshommes;—il combattit avec beaucoup de courage pour sa religion, fut souvent blessé, et particulièrement à Ivry, où Henri, qui le croyait presque mort lorsqu'on l'emporta, l'embrassa avec joie.

Sully remit l'ordre dans les finances: ce qui n'était pas chose facile dans un siècle où ceux qui maniaient l'argent de l'État le prenaient pour eux, puis tourna son attention vers l'agriculture. Des routes furent percées et plantées d'arbres. Le commerce se ranima. Sully permit de vendre des grains à l'étranger: ce qui stimula énergiquement les paysans à produire du blé.

La plus grande entente ne cessait d'exister entre le maître et le serviteur. «Je suis plus fort en mon conseil, quand je sais que vous y êtes,» écrivait un jour Henri pour hâter le retour de Sully.

Henri aidait son ministre dans toutes ses améliorations; il aimait les petites gens. Quand il allait par le pays, il s'arrêtait pour parler au peuple, s'informait des passants d'où ils venaient, où ils allaient, quelles denrées ils portaient, quel était le prix de chaque chose, et, remarquant qu'il semblait à plusieurs que cette facilité populaire offensait la gravité royale, il disait: «Les rois tenaient à déshonneur de savoir combien valait un écu, et moi je voudrais savoir ce que vaut un liard, combien de peines ont ces pauvres gens pour l'acquérir, afin qu'ils ne soient chargés que selon leur portée.» Dans les campagnes on aimait à répéter des mots de lui qui couraient: «Si l'on ruine le peuple, qui soutiendra les charges de l'État?»

Le 14 mai, 1610, Henri IV était agité: il ne pouvait ni s'occuper ni dormir. «Votre Majesté devrait sortir, dit un garde, et prendre l'air: cela la réjouirait.—Tu as raison: qu'on apprête mon carrosse.» Comme le temps était beau et chaud, on prit un carrosse tout ouvert. Henri y monta avec les ducs d'Épernon et Montbazon et cinq autres seigneurs, sans escorte: seulement quelques gentilshommes à cheval et valets de pied suivirent. On se dirigea vers l'Arsenal, où le roi voulait voir Sully malade. En passant de la rue Saint-Honoré dans la rue de la Ferronnerie, un embarras de voitures arrêta le carrosse. François Ravaillac l'avait suivi depuis le Louvre; il monta sur une borne, et comme le roi était attentif à écouter une lettre que le duc d'Épernon lisait, le misérable s'élança et frappa Henri IV de deux coups de couteau dans la région du cœur. Pendant que les archers arrêtaient l'assassin et l'emmenaient prisonnier dans un hôtel voisin pour le soustraire à la fureur de la foule, les seigneurs couvrirent Henri IV d'un manteau et firent retourner le carrosse vers le Louvre. Ils répandaient le bruit que le roi n'était que blessé, mais Henri IV était mort sur-le-champ, et, quand le peuple connut la vérité, ce fut un deuil universel, car aucun roi n'avait été, comme Henri IV, à la fois grand et bon.