[CHAPITRE XIII]
LOUIS XIII (1610-1643)—MINISTÈRE DU CARDINAL DE RICHELIEU
Régence de Marie de Médicis.—La mort prématurée de Henri IV rejeta le royaume dans la confusion. Son fils, Louis XIII, n'avait pas neuf ans, et la régente, Marie de Médicis, princesse étrangère, d'un caractère faible, n'était point femme à continuer la sage et ferme politique de Henri IV. Elle combla de dignités et des plus hautes charges de la cour un Italien, Concini, et, en quatre ans, son faible et funeste gouvernement avait dissipé les millions amassés par Henri.
Les seigneurs se révoltaient pour se faire acheter leur soumission par de grosses pensions. Voulant paraître faire quelque chose pour le bien public, ils demandèrent la convocation des États généraux (1614). Dans cette réunion on vit commencer entre les trois Ordres la lutte qui, un siècle plus tard, devait déchirer la France. Le président du tiers état dit que les trois Ordres étaient trois frères, enfants de leur mère commune, la France. La noblesse protesta contre cette comparaison qui tendait à établir l'égalité des seigneurs et du peuple. Elle chercha à humilier les députés du tiers, et la querelle devint si vive que la cour, dès qu'elle eut obtenu les subsides demandés, se hâta de renvoyer les États. Ce furent les derniers avant ceux de 1789.
Concini et de Luynes.—La faveur insolente de Concini, devenu marquis d'Ancre et maréchal de France, ne put durer. Louis XIII, écarté des affaires et livré aux amusements les plus puérils, écouta les conseils d'un gentilhomme, Albert de Luynes, qu'il affectionnait beaucoup à cause de son habileté à dresser des pièges aux oiseaux. De Luynes persuada au jeune prince de ressaisir l'autorité par un coup hardi. Le maréchal d'Ancre fut tué un matin qu'il entrait au Louvre (1617). La reine mère dut se retirer à Blois, et Louis XIII crut enfin régner, lorsque le vrai maître c'était de Luynes.
Au favori de la reine mère succéda le favori du roi, et le vainqueur montra même avidité, même incapacité. Albert de Luynes fut fait connétable sans avoir jamais commandé un régiment, puis chancelier. Aussi a-t-on dit de lui «qu'il était aussi propre à faire un magistrat en temps de guerre qu'un général en temps de paix.» Albert de Luynes montra cependant quelque énergie contre le parti protestant qui reprenait les armes, et mourut enlevé par une épidémie au siège de Montauban (1621). Au règne des favoris qui peuvent à peine distraire un roi ennuyé, succède enfin le règne d'un vrai ministre.
Le ministère de Richelieu.—En 1624 arriva au pouvoir Armand du Plessis de Richelieu. Richelieu était le troisième fils d'un capitaine des gardes de Henri IV. Suivant l'usage, l'aîné suivit la carrière des armes, le second embrassa l'état ecclésiastique, mais bientôt se confina dans un cloître, et le troisième le remplaça dans les dignités ecclésiastiques et devint évêque de Luçon. Aumônier de la reine Marie de Médicis, protégé par elle, il partagea sa mauvaise fortune après la chute de Concini, puis s'entremit avec zèle pour réconcilier la mère et le fils. Après la mort de Luynes, l'évêque de Luçon qui avait déjà donné bien des preuves de sa haute intelligence, reçut le chapeau de cardinal; le roi refusait cependant de l'admettre au conseil. «Cet homme, disait-il à la reine mère, je le connais mieux que vous, madame; il est d'une ambition démesurée.» L'habileté et la patience du cardinal, la volonté de Marie de Médicis triomphèrent des hésitations du roi, et, dès que Richelieu fut au conseil (1624), il y fut bientôt le maître.
Richelieu, une fois au pouvoir, jugea nettement la situation. Il inaugura une politique nouvelle, hardie à l'intérieur comme à l'extérieur. «Le roi a changé de conseil et le ministère de maximes,» écrivait-il dans une de ses plus fières dépêches.
Ayant résolu d'abord d'en finir avec les protestants qui remuaient toujours, il conduisit le roi au siège de la Rochelle, «ce nid d'où avaient coutume d'éclore les desseins de révolte.» C'était la grande forteresse du parti protestant et les seigneurs catholiques ne se dissimulaient pas qu'elle leur était utile en embarrassant la royauté. Le cardinal de Richelieu anime tout de son âme; le mot d'ordre est: «passer ou mourir.» Enfin on parvient, malgré la flotte anglaise, à jeter dans l'île 6000 soldats; les Anglais, vaincus dans une bataille sanglante, sont obligés de se retirer et d'abandonner la Rochelle à ses seules ressources. Mais la ville était forte. L'énergie des habitants s'exalta, soutenue par les ardentes prédications du ministre Salbert, par le courage viril de la vieille duchesse de Rohan, et surtout par son maire, le rude marin Guiton. En acceptant cette charge, Guiton déclara qu'il poignarderait de sa propre main quiconque parlerait de se rendre; pour rappeler cette menace, il plaçait son poignard sur la table du conseil. Le ministre cependant se montrait général, intendant des vivres, ingénieur; pour affamer la ville, il eut recours à une digue de 700 toises; du côté de la terre une circonvallation s'étendait sur plus de trois lieues, garnie de treize forts. Enfin la famine est dans la Rochelle; Guiton reste inébranlable, attendant les secours de la flotte anglaise qui deux fois apparaît à la vue de la ville assiégée et deux fois recule devant la marine improvisée de Richelieu. On montre à Guiton des habitants expirant de faim: «Il faudra bien que nous en venions tous là,» se contente-t-il de répondre. «Mais bientôt la ville n'aura plus d'habitants.—C'est assez qu'il en reste un pour fermer les portes.» Enfin la révolte se met dans la ville, il a fallu exécuter plusieurs des malheureux qui demandent du pain ou la capitulation. Les rues sont parcourues par des «ombres d'hommes vivants» et encombrées de cadavres qu'on n'a plus le courage d'ensevelir. Il faut finir par se rendre au cardinal qui entre dans la ville précédé d'un grand convoi de vivres, «marchant seul devant le roi,» comme pour bien montrer qu'il était la seconde personne de France (1628).