Colbert (1619-1683).—Colbert fut, si l'on peut ainsi parler, le ministre de la paix. Fils d'un marchand de drap de Reims, il entra au service de Le Tellier, puis à celui de Mazarin. Avant de mourir, Mazarin dit à Louis XIV: «Sire, je vous dois tout, mais je crois m'acquitter en quelque manière en vous donnant Colbert.» Ce fut en effet le ministre le plus sage comme le plus utile de Louis XIV. Parvenu à la plus haute fortune, il ne l'oublia point et écrivait dans ses instructions à son fils: «Mon fils doit souvent faire réflexion sur ce que sa naissance l'aurait fait être si Dieu n'avait pas béni mon travail et si ce travail n'avait pas été extrême.»

Ce financier austère et dur, «cet homme de marbre» avait des sentiments élevés et généreux. «Il faut, écrivait-il à Louis XIV, épargner cinq sous aux choses non nécessaires et jeter les millions quand il s'agit de notre gloire. Un repas inutile de 3000 livres me fait une peine incroyable, et lorsqu'il est question de millions d'or pour l'affaire de Pologne, je vendrais tout mon bien, j'engagerais ma femme et mes enfants, et j'irais à pied toute ma vie pour y fournir.» «Je voudrais, disait-il dans une autre circonstance, que mes projets eussent une fin heureuse, que l'abondance régnât dans le royaume, que tout le monde y fût content, et que, sans emploi, sans dignité, éloigné de la cour et des affaires, l'herbe crût dans ma cour.»

Colbert encouragea l'agriculture, exempta de la taille les familles nombreuses et, comme Sully, interdit la saisie des instruments de labour, mais il chercha surtout à développer l'industrie. Il voulut que la France n'achetât plus au dehors les étoffes dont elle avait besoin, attira d'habiles ouvriers et leva, aux frontières, de droits considérables sur les produits des manufactures étrangères. Bientôt à Sedan, à Louviers, à Abbeville, à Elbeuf, on fabriqua des draps recherchés; à Lyon, des étoffes de soie mêlées d'or et d'argent; aux Gobelins, à Paris, de plus belles tapisseries que celles de Flandre.

Afin de faciliter le commerce, il supprima quelques-unes des douanes qui existaient entre les provinces, agrandit les ports, répara les routes. Il fit déclarer que le commerce de mer ne dérogeait point à la noblesse; racheta plusieurs des îles des Antilles et développa les colonies en Amérique et en Asie. La marine marchande devint bientôt florissante, et Louis XIV eut à Brest une flotte militaire de cinquante vaisseaux.

Malgré tant de services et bien d'autres que nous ne pouvons énumérer, Colbert, qui cherchait en vain à arrêter Louis XIV sur la voie des funestes et ruineuses entreprises, mourut presque disgracié du roi pour la gloire duquel il avait tant travaillé. «Si j'avais fait pour Dieu ce que j'ai fait pour cet homme, disait-il, je serais sauvé dix fois.» Il refusa de lire une lettre que le roi lui adressait. Le peuple même, mécontent des derniers édits financiers dont Colbert n'était certes point coupable, voulait outrager les restes de ce grand ministre, trop dur et trop inflexible à la vérité pour être populaire. «Le roi fut ingrat, le peuple fut ingrat, la postérité seule, dit Augustin Thierry, a été juste.»

Louvois (1641-1691).—Louvois organisa le système militaire qui devait se maintenir jusqu'en 1789. Fils de Michel Le Tellier, secrétaire d'État de la guerre, il fut désigné, dès l'âge de quinze ans, pour obtenir la charge de son père. Il fut en quelque sorte élevé pour les fonctions qu'il allait remplir. Serviteur parfois désagréable, trop souvent complaisant, toujours associé à la pensée de son maître, il était intègre, soucieux des intérêts du soldat; il établit un ordre sévère dans l'administration, les subsistances de l'armée, ce qui ne l'empêchait pas de faire ravager d'une manière horrible les pays ennemis.

Louvois obligea les propriétaires de régiments (car les régiments étaient alors une propriété) à les tenir complets, à veiller à leur subsistance, à leur habillement, qui fut uniforme dans chaque régiment; de là l'origine de l'uniforme.

La discipline militaire s'exerça à tous les rangs de la hiérarchie militaire, des reproches atteignirent les officiers négligents. Mme de Sévigné nous a conservé un curieux dialogue entre un colonel de bonne famille et le rude ministre. «M. de Louvois dit l'autre jour tout haut à M. de Nogaret: «Monsieur, votre compagnie est en fort mauvais état.—Monsieur, je ne le savais pas.—Il faut le savoir, dit M. de Louvois; l'avez-vous vue?—Non, monsieur, dit Nogaret.—Il faudrait l'avoir vue, monsieur.—Monsieur, j'y donnerai ordre.—Il faudrait l'avoir donné; car enfin il faut prendre parti, monsieur, ou se déclarer courtisan, ou faire son devoir quand on est officier.» Les officiers généraux avancèrent selon la durée des services. Louvois remplaça la pique par le fusil armé de la baïonnette. Il créa des magasins de vivres pour l'approvisionnement des armées en campagne, des hôpitaux militaires, et, sur les conseils de Louis XIV, fit construire le magnifique Hôtel des Invalides. Mais Louvois poussa trop Louis XIV à la guerre et mourut en 1691, au moment où ses funestes inspirations engageaient le roi dans les luttes les plus acharnées contre l'Europe.

Vauban (1633-1707).—«Né le plus pauvre gentilhomme du royaume,» comme il le disait lui-même, Sébastien Le Prestre, seigneur de Vauban, n'avait qu'une chaumière de paysan: une seule chambre, une grange et une écurie; on la montre encore dans le Morvan bourguignon, et elle fut longtemps au dix-huitième siècle occupée par un sabotier. Orphelin à l'âge de dix ans, il reçut quelques leçons du pauvre curé de son village, pour lequel il travaillait en échange de l'abri qu'il avait reçu chez lui. A dix-sept ans, il s'engage dans les troupes de Condé pendant la Fronde, se distingue, est fait prisonnier. Mazarin, qui a entendu dire que le jeune soldat s'entend en fortifications, le convertit facilement à la cause royale. On l'attache comme aide à un homme médiocre qui passait pour le premier ingénieur du temps. Vauban eut bientôt dépassé son maître, qui mourut à temps pour lui laisser sa place; dès 1677 il fut nommé commissaire général des fortifications du royaume.