Sa vie militaire est des mieux remplies: «il a fait réparer 300 places fortes anciennes, en a fait construire 33 neuves; il a conduit 53 sièges et s'est trouvé en personne à 143 engagements de vigueur.» Il porte l'art de la défense au degré de perfection où il avait aussi porté l'art de l'attaque, de sorte que dans l'armée il y avait deux dictons militaires: «Ville assiégée par Vauban, ville prise; ville fortifiée par Vauban, ville imprenable.»
Vauban, pour lui-même hardi jusqu'à la témérité, se montra toujours ménager au plus haut degré du sang des autres; à ce point de vue, l'homme de guerre est digne de vénération. «Il ne faut jamais, a-t-il écrit quelque part, faire à découvert ni par force ce qu'on peut faire par industrie. La précipitation ne hâte point la prise des places... Il vaut mieux brûler plus de poudre et verser moins de sang.»—«Sire, disait-il à Louis XIV, j'aime mieux conserver 100 soldats à Votre Majesté que d'en tuer 3000 aux ennemis;» et une autre fois: «Vous gagnerez un jour, mais vous perdrez 1000 hommes: ne le faites pas;» ou: «Vous perdrez tel homme qui vaut mieux que le fort: n'attaquez pas.»—C'était, nous dit Saint-Simon qui n'a pas habitude de flatter, «le plus honnête homme et le plus vertueux homme de son siècle, le plus simple, le plus vrai, le plus modeste.» C'était aussi un grand citoyen, pour lequel ce sévère Saint-Simon créa le nom de patriote.
Jeune, ardent, ambitieux, Louis XIV voulut encore agrandir la France. Dans une campagne qui sembla le voyage d'une cour (1667), il fit la conquête de la Flandre et gagna la possession de la forte place de Lille, conquête précieuse qui fut confirmée par le traité d'Aix-la-Chapelle (1668). En 1672, il envahit la Hollande et s'en fût rendu maître si les Hollandais, désespérés, n'eussent rompu les digues qui retenaient la mer, et inondé une partie de leur pays.
Ils furent soutenus par une coalition des principales puissances de l'Europe. Mais les armées de Louis XIV tinrent tête aux Hollandais, aux Allemands, aux Espagnols. Condé gagna sur Guillaume d'Orange, chef ou stathouder de la Hollande, la sanglante bataille de Senef (1674). Turenne délivra l'Alsace, envahie par les Impériaux, et les poursuivit en Allemagne (1675). Malheureusement l'armée se vit tout à coup privée de ce grand général, qui fut tué par un boulet. Les Français battirent en retraite. Il fallut envoyer le prince de Condé pour prendre le commandement; mais ce fut là aussi sa dernière campagne. Son âge et ses infirmités le condamnaient au repos.
Bien que privé de ces deux fameux capitaines, Louis XIV continua la guerre, prit les villes de Valenciennes, de Cambrai, de Gand, et signa les traités de Nimègue (1678) qui lui assuraient la possession de la Flandre et celle de la Franche-Comté.
Mort de Turenne.—La plus belle de toutes ces campagnes fut celle de Turenne, qui, en plein hiver, délivra l'Alsace, occupée par les Impériaux. Malheureusement c'était sa dernière. Au mois de juillet 1675, Turenne, qui était allé chercher les Impériaux au delà du Rhin, avait en face de lui un adversaire redoutable, Montecuculli. Tous deux, en généraux habiles, semblaient faire, avec leurs manœuvres savantes, une vraie partie d'échecs. La partie était sur le point de se terminer, et Turenne allait la gagner. Il avait choisi pour livrer bataille d'admirables positions. Il n'avait pu, lui d'ordinaire si modeste, s'empêcher de s'écrier en voyant les ennemis: «Je les tiens!» Le 27 juillet 1675, la veille de la bataille, Turenne achève ses dernières dispositions. Dans le milieu de la journée, près d'un bouquet de vieux arbres, il s'assied sur le gazon pour déjeuner tranquillement. Vis-à-vis se trouvait une batterie ennemie, dont les décharges ne troublèrent point le repas frugal du héros. Cependant le lieutenant général Saint-Hilaire était soucieux. Cette batterie suspecte lui paraissait avoir pour but de détourner l'attention d'un mouvement que faisaient les troupes ennemies. Il alla en observation et se confirma dans son opinion. Aussitôt il en fait part à Turenne. Turenne monte à cheval pour aller reconnaître le point faible où l'ennemi se proposait de porter ses efforts, et l'emplacement d'une batterie que Saint-Hilaire voulait y établir. «Oui, dit Turenne en arrivant au lieu désigné, oui, Saint-Hilaire, le conseil est bon: dressez une batterie ici.» Au même moment, un boulet casse le bras de Saint-Hilaire et vient frapper Turenne au cœur. Le fils de Saint-Hilaire, voyant son père blessé, se jette sur lui en pleurant: «Ce n'est pas moi, mon fils, répond le blessé en montrant le cadavre de Turenne, c'est ce grand homme qu'il faut pleurer.»
Ce fut, en effet, une perte irréparable et un deuil universel. Le secret de la bataille du lendemain périt avec Turenne. L'armée fut saisie d'une vraie panique; il fallut battre en retraite, et les soldats, répétant «qu'ils avaient perdu leur père,» repassèrent le Rhin. Louis XIV fit rendre les plus grands honneurs à Turenne et voulut qu'il fût enterré dans les caveaux de Saint-Denis; depuis on l'a transporté aux Invalides.
Il fallut, pour rétablir les affaires, une campagne de Condé. Mais ce fut, à lui aussi, sa dernière campagne. Ses infirmités l'obligèrent à se retirer dans son domaine de Chantilly. Il y passa le reste de sa vie, qui se prolongea jusqu'en 1686, se consolant de ses douleurs dans la conversation des hommes de génie en tout genre dont la France était alors remplie. Une foule de poètes, de savants, d'orateurs, d'artistes, rehaussait et glorifiait par des chefs-d'œuvre immortels ce règne si brillant.
Louis XIV est alors au comble de la puissance. Il n'y avait qu'une autorité en France, celle du roi. Louis XIV ne voulut plus qu'une foi religieuse. Cependant les protestants, paisibles, ne formaient plus un parti politique; mais Louis XIV voulut les forcer à se convertir. Enfin il révoqua l’Édit de Nantes (1685). L'exercice du culte protestant fut interdit, ses ministres furent bannis du royaume; trois cent mille réformés les suivirent malgré la surveillance rigoureuse exercée pour empêcher l'émigration et les supplices qui la punissaient. Cette persécution dépeupla un quart du royaume. Elle arrêta les progrès de l'industrie, qui presque tout entière était entre les mains des protestants. Elle fit passer les secrets de nos manufactures aux étrangers et fit fleurir leurs États aux dépens du nôtre.
Louvois, pour hâter le succès des missions organisées pour la conversion des protestants, imagina d'y mêler du militaire. Il logea des gens de guerre chez les calvinistes. Ces soldats commirent les plus grands excès, et, comme les dragons se distinguèrent surtout par les violences, on appela cette exécution les Dragonnades.