Guerre de la Succession d'Espagne.—Les guerres nombreuses avaient déjà épuisé le royaume quand, en 1700, mourut le roi d'Espagne, Charles II, frère de la reine de France. Louis XIV prétendait à la succession pour ses enfants. D'ailleurs, par un testament qu'on avait su obtenir de lui, Charles II avait légué à un petit-fils de Louis XIV la monarchie espagnole, qui comprenait l'Espagne, les Pays-Bas, le royaume de Naples et le Milanais. Louis, présentant son petit-fils à sa cour, dit simplement: «Messieurs, voilà le roi d'Espagne.» Puis se tournant vers son petit-fils, il lui dit: «Seulement n'oubliez pas que vous êtes fils de France.» L'ambassadeur d'Espagne fit observer que le passage allait devenir aisé, «que les Pyrénées étaient fondues.» On a fait de cette remarque le mot célèbre: «Il n'y a plus de Pyrénées.»
L’Europe s'effraya de la puissance que cet avènement d'un prince français au trône d'Espagne donnait à notre pays. Elle craignit que l'Espagne, l'Italie, les Pays-Bas fussent un jour réunis à la France, et Louis XIV commit la faute de laisser voir qu'il espérait cette réunion. La France eût alors constitué une puissance beaucoup plus redoutable que celle de Charles-Quint. Dès lors ce fut de la part de l'Europe une haine violente et une guerre acharnée qui se prolongea treize ans.
Les premières années, Louis XIV soutint la lutte avec avantage, mais il confiait trop souvent ses armées à des favoris et prétendait les diriger de Versailles. Il fallut sortir de l'Allemagne, puis de l'Italie après la bataille de Turin (1706). Les défaites de Ramillies (1706), d'Oudenarde (1708), nous forcèrent à abandonner les Pays-Bas. La France fut envahie. Malgré l'héroïque défense du maréchal de Boufflers, la ville de Lille dut capituler (1708). Des cavaliers ennemis coururent jusqu'à Versailles et enlevèrent sur le pont de Sèvres un officier de la maison du roi qu'ils prirent pour le dauphin.
L'hiver de 1709 fut horrible. «Une gelée, qui dura près de deux mois de la même force, avait, dès ses premiers jours, rendu les rivières solides jusqu'à leur embouchure et les bords de la mer capables de porter des charrettes. Les arbres fruitiers périrent, il ne resta plus ni noyers, ni oliviers, ni pommiers, ni vignes; les autres arbres moururent en très grand nombre; les jardins périrent et tous les grains dans la terre. On ne peut comprendre la désolation de cette ruine générale.»
Louis XIV, courbant son orgueil devant tant de malheurs, demanda la paix. Les coalisés, le croyant réduit à toute extrémité n'en devinrent que plus acharnés: ils voulurent le forcer à chasser lui-même Philippe V d'Espagne. «Mieux vaut faire la guerre à mes ennemis qu'à mes enfants,» répondit-il, et il releva la tête; il écrivit à tous les gouverneurs, aux évêques, une lettre noble et patriotique. Le sentiment national éclata et fit oublier toutes les souffrances. «Les soldats de Villars n'avaient point de pain et ils étaient gais.»—«Quand des brigades marchent, écrivait Villars, il faut que les brigades qui ne marchent pas jeûnent. On s'accoutume à tout. Je crois cependant que l'habitude de ne pas manger n'est pas bien facile à prendre.» Attaqués à Malplaquet (septembre 1709), les soldats jetèrent le pain qu'on venait de leur distribuer, pour courir plus légèrement au combat. Ils furent vaincus, mais causèrent à l'ennemi plus de mal qu'ils n'en reçurent. L'espoir revint à la France.
En Espagne, Vendôme gagna la bataille de Villaviciosa et dit à Philippe V fatigué: «Je vais vous faire donner le plus beau lit sur lequel un roi ait couché.» Il fit apporter les étendards et les drapeaux pris à l'ennemi.
Des malheurs domestiques vinrent, en même temps que les malheurs de l'État, accabler Louis XIV vieillissant. Le dauphin mourut en 1711; le fils du dauphin, le duc de Bourgogne, mourut avec sa femme en 1712. Louis XIV se trouva presque isolé; il n'avait plus pour héritier qu'un arrière-petit-fils âgé de cinq ans. Et à ce moment la France était menacée d'une invasion. Louis XIV confia à Villars sa dernière armée, il lui dit d'un ton pénétré: «Vous voyez mon état, monsieur le maréchal; il y a bien peu d'exemples de ce qui m'arrive et que l'on perde, dans la même semaine, son petit-fils, sa petite belle-fille, et leur fils, tous de très grande espérance et très tendrement aimés. Dieu me punit: je l'ai bien mérité,» puis il ajouta: «La confiance que j'ai en vous est bien marquée, puisque je vous remets les forces et le salut de l'État. Je connais votre zèle et la valeur de mes troupes, mais enfin la fortune peut vous être contraire: s'il arrivait ce malheur à l'armée que vous commandez, quel serait votre sentiment sur le parti que j'aurais à prendre?» Villars n'osait répondre, balbutiait. Le roi reprit: «Je compterais aller à Péronne ou à Saint-Quentin y ramasser tout ce que j'aurais de troupes, faire un dernier effort avec vous et périr ensemble ou sauver l'État.» Noble parole qui en fait oublier d'autres, trop égoïstes; il n'eut pas besoin de la tenir.
Villars, avec une habile et heureuse audace, enleva un camp retranché à Denain (1712). Ce fut une victoire complète, que suivit la conquête des places surprises par les ennemis. La France était sauvée.
Louis XIV et les lettres.—La France, à cette époque, s'enorgueillissait de ses écrivains et de ses artistes, que Louis XIV encourageait. Aussi a-ton reconnu cette protection royale en réunissant autour de son nom tous les hommes de génie du siècle.
Le roi combla de faveurs Racine, qui nous a laissé des tragédies aussi nobles que touchantes; Boileau, qui par ses préceptes et ses exemples donna dans ses vers les règles de l'art d'écrire; Molière, dont les comédies spirituelles tournaient en ridicule les vices et les défauts de la société. Apprenant qu'à sa cour Molière subissait des avanies parce qu'il était comédien, Louis XIV le fit un jour asseoir à sa table: «Vous me voyez, dit-il aux seigneurs, occupé à faire manger Molière, que mes officiers ne trouvent pas d'assez bonne compagnie pour eux.»