Bataille de Fontenoy (1745).—Le cardinal Fleury, plus qu'octogénaire et peu belliqueux, vit encore, malgré lui, commencer une guerre générale à l'occasion de la succession au trône d'Autriche (1740-1748). Plusieurs compétiteurs disputaient à la fois les États autrichiens à Marie-Thérèse et la couronne impériale à François de Lorraine. Cette guerre ne profita qu'au roi de Prusse, le célèbre Frédéric II, qui se porta avec trop peu de loyauté tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. La France se rangea parmi les ennemis de l'Autriche.
Notre armée, mal payée, mal nourrie par le trop économe Fleury, se disperse, après de faciles succès, partout où elle peut vivre. En 1744, Louis XV, jusque-là inerte, fit un effort. Il entre dans les Pays-Bas avec Maurice de Saxe qui s'empare de plusieurs villes. On mit le siège devant Tournai. Les Anglais et les Hollandais vinrent pour défendre cette place et il fallut se battre à Fontenoy (1745).
Les Français étaient retranchés dans d'excellentes positions et appuyés au village de Fontenoy. On s'aborda. Un régiment des gardes anglaises parut le premier. A cinquante pas de distance, les officiers anglais saluèrent les Français en ôtant leurs chapeaux. Les officiers des gardes-françaises leur rendirent leur salut. Lord Charles Hay, capitaine aux gardes-anglaises, cria: «Messieurs des gardes-françaises, tirez.» Le comte d'Auteroche leur dit à voix haute: «Messieurs, nous ne tirons jamais les premiers; tirez vous-mêmes.» Les Anglais firent un feu roulant. Dix-neuf officiers des gardes tombèrent blessés à cette seule décharge, 95 soldats demeurèrent sur la place, 215 furent blessés, sans compter les ravages faits dans les régiments suisses. Le premier rang abattu, les autres terrifiés se dispersèrent. Les Anglais, formant une colonne longue et épaisse, avançaient à pas lents, comme faisant l'exercice. Le maréchal de Saxe, qui voyait de sang-froid combien l'affaire était périlleuse, fit dire au roi qu'il le conjurait de se retirer avec le dauphin. «Oh! je suis bien sûr qu'il fera ce qu'il faudra, répondit le roi, mais je resterai où je suis.» Le maréchal de Saxe tente une dernière attaque: on braque des pièces de canon qui font de larges trouées dans l'épaisse colonne anglaise; tous les régiments l'enveloppent: la colonne s'entr'ouvre, est mise en pièces et la bataille est gagnée.
Cette victoire eut d'importants résultats; elle nous donna tous les Pays-Bas, et les ennemis se décidèrent enfin à signer la paix d'Aix-la-Chapelle (1748). Mais à cause de quelques défaites en Italie et sur mer, Louis XV «qui traitait en roi et non en marchand,» ne sut rien demander pour nous. Nous tenions les Pays-Bas; il les rendit. «La France en rendant ses conquêtes, dit le maréchal de Saxe, s'est fait la guerre à elle-même. Les ennemis ont conservé leur même puissance; elle seule s'est affaiblie.»
Guerre de sept ans (1756-1763).—Huit ans après, l'Angleterre, jalouse de notre prospérité renaissante, nous déclarait de nouveau la guerre.
Dupleix aux Indes.—Tout le fort de cette guerre se passa dans les Indes et en Amérique, car l'Angleterre était principalement jalouse de nos colonies qui n'avaient jamais connu une si grande prospérité. Aux Indes, nous aurions conquis un immense empire si le gouvernement avait soutenu les entreprises intelligentes et hardies de Dupleix. Fils d'une famille de financiers et d'administrateurs, Dupleix devint, par l'influence de son père, un des directeurs de la Compagnie. Nommé gouverneur général des possessions françaises en 1741, il avait conçu, pour établir notre puissance dans ces contrées, le projet de s'immiscer dans les querelles des souverains de l'Inde. Dupleix était surtout aidé par sa femme, Jeanne Albert, fille d'un médecin de Paris et d'une créole portugaise, célèbre dans l'Inde sous le nom de princesse Jeanne; familière avec tous les dialectes du pays, elle entretint, pour le compte de son mari, une vaste correspondance diplomatique. Dupleix, intervenant dans les guerres que se faisaient les gouverneurs des provinces, acquit deux cents lieux de côtes. Mais il n'obtenait pas de renforts; il éprouva quelques échecs. Enfin le ministère anglais se plaignit impérieusement du génie ambitieux de cet homme qui troublait toute l'Asie; le déplorable gouvernement de Louis XV rappela Dupleix (1755). Avec lui disparut son œuvre; un jeune commis de la compagnie anglaise, devenu le général Clive, suivit ses traces, et, mieux compris, donna à sa patrie un vaste empire qui aurait pu être le nôtre.
Montcalm au Canada.—Même désastre au Canada. Pour sauver le Canada il eût suffi de cinq ou six mille soldats, et de quelques millions d'argent; on ne jugea pas à Versailles que la Nouvelle-France, si digne de ce nom par son dévouement à la mère patrie, méritait ce sacrifice. «Ces déserts glacés,» comme on disait, coûtaient trop cher à défendre.
«Nous combattrons, écrivait Montcalm au ministre qui l'abandonnait, et nous nous ensevelirons, s'il le faut, sous les ruines de la colonie.» La population canadienne était digne d'un pareil chef. On décida que tous ceux qui pouvaient porter un fusil iraient à la guerre, et qu'on laisserait les travaux des champs aux femmes, aux moines, aux enfants, aux vieillards.
Mais Montcalm et ses braves troupes ne pouvaient être partout sur la ligne immense des opérations. L'ennemi parut enfin devant Québec; Montcalm prend avec lui ce qu'il a de troupes disponibles, court aux Anglais pour ne point leur laisser le temps de rendre leur position inexpugnable, et se trouve avec 4500 hommes en face de 8000, rangés en carré et décidés à se bien battre, car, en cas de défaite, la retraite leur est impossible; Bougainville, le fameux navigateur, alors colonel, n'était pas loin de là avec 3000 hommes. Montcalm ne l'attend pas; il ne se donne même pas le temps de ranger son armée en deux lignes; il n'établit pas de réserve; il oublie toute sa science au moment où il fallait surtout s'en souvenir. Le général anglais Wolfe avait donné l'ordre de ne tirer qu'à vingt pas, et avait fait mettre deux balles dans les fusils. Ce feu meurtrier causa du désordre dans les rangs français. Les Canadiens, excellents comme tirailleurs, valaient moins en ligne, ils se replièrent pour se battre à leur manière, isolément, derrière les arbres. Wolfe déploya alors ses colonnes et chargea à son tour. Déjà blessé au poignet, il se mit à la tête de ses grenadiers: une balle l'atteignit encore et lui traversa la poitrine; on l'emporta sur les derrières de l'armée, tandis que les siens poursuivaient leurs succès. «Ils fuient!» s'écrie un de ceux qui accompagnaient le général mourant. Cette parole le ranime. «Qui? demande-t-il.—Les Français, lui répond-on.—Alors je meurs content.»
Montcalm tombait au même moment. Malgré deux blessures, il dirigeait la retraite, lorsqu'un coup de feu dans les reins le jeta à bas de son cheval. «Au moins, dit-il, je ne verrai pas les Anglais dans Québec.» Il mourut le lendemain. Ses soldats l'enterrèrent dans un trou fait par une bombe. Trois jours après, Québec capitula.