Un habile ministre, le duc de Choiseul, essaya de relever le royaume en rétablissant la marine et en réformant l'armée; à la mort de Stanislas (1766), il réunit à la France la Lorraine, et puis en 1768 acheta l'île de Corse aux Génois.
Choiseul tendait aussi une main amie à la Pologne que menaçaient la Prusse, la Russie et l'Autriche. Mais la grande politique ne convenait pas aux courtisans de Louis XV. Choiseul s'était fait de puissants ennemis en bannissant les jésuites (1762), il ne voulut pas s'humilier devant une nouvelle favorite, la cynique Mme du Barry et il fut disgracié (1770). Le chevalier Meaupou et l'abbé Terray, contrôleur des finances, prirent le pouvoir: ils entrèrent en lutte contre les parlements. La magistrature élevait en effet la voix contre ce gouvernement qui patronnait l'association dite Pacte de famine pour l'accaparement des grains; qui laissait démembrer la Pologne (1773) et creusait chaque jour le gouffre du déficit. Les colères s'amassaient. Louis XV disait «Ceci durera bien autant que moi, mon successeur s'en tirera comme il pourra.» Et la favorite répétait avec lui: «Après nous le déluge.»
Le mouvement intellectuel était immense; jamais on n'avait mieux compris le vice des institutions et les abus qu'au moment où le pouvoir cherchait à les maintenir sans compensation. Le gouvernement demeurait absolu. Louis XV n'était pas homme à oublier les leçons qu'il avait reçues. Lorsqu'il était jeune, la multitude, le jour de la fête de Saint-Louis, encombra le jardin des Tuileries, pour le voir. Le maréchal de Villeroy, son gouverneur, lui fit remarquer cette multitude prodigieuse qui venait pour le saluer: «Voyez, lui disait-il, cette affluence, ce peuple; tout cela est à vous, vous en êtes le maître,» et sans cesse lui répétait cette leçon pour la lui bien inculquer.
Les lettres de cachet (ordres d'emprisonnement) se donnaient avec une facilité incroyable. A la mort de Louis XIV «il y eut, dit Saint-Simon, des histoires fort étranges. Parmi les prisonniers de la Bastille,[10] il s'en trouva un arrêté depuis trente-cinq ans, le jour qu'il arriva à Paris, d'Italie d'où il était, et qui venait voyager. On n'a jamais su pourquoi, et sans qu'il eût jamais été interrogé, ainsi que la plupart des autres. Quand on lui annonça sa liberté, il demanda tristement ce qu'on prétendait qu'il en pût faire. Il dit qu'il n'avait pas un sou, qu'il ne connaissait personne à Paris, pas même une seule rue, que ses parents d'Italie étaient apparemment morts. Il demanda de rester à la Bastille le reste de ses jours avec la nourriture et le logement.» Devant les tribunaux point de défenseur pour l'accusé, procédure toujours secrète, la question ou la torture pour arracher des aveux, et comme sanction de lois inégales et cruelles, des supplices plus cruels encore.
Les crimes, du reste, étaient nombreux, parce que la misère était profonde. D'Argenson écrivait, pour l'année 1739: «En pleine paix, avec les apparences d'une récolte, sinon abondante, du moins passable, les hommes meurent tout autour de nous, comme des mouches, de pauvreté, et broutent l'herbe. Le cri sinistre: «Du pain! Du pain!» sera le premier cri des émeutes terribles de la Révolution. Cette Révolution est prochaine.»
[CHAPITRE XVI]
LOUIS XVI—LA RÉVOLUTION (1774-1793)
Louis XVI.—Le fils de Louis XV, le Dauphin, était mort avant lui, en 1765, laissant trois fils qui, comme les trois fils de Philippe le Bel, et comme les trois derniers Valois, devaient tous monter sur le trône, mais aussi être les derniers rois de la maison de Bourbon. A l'avènement de l'aîné, Louis XVI (1774), qui avait vingt ans, on espéra un changement complet de l'État. On trouva un matin sur le piédestal de la statue de Henri IV, au Pont-Neuf, cette inscription: «Il est ressuscité.»