Traduction.
“Aussitôt que votre présence majestueuse eut éclairé le néant, le néant fut fait le milieu de l'existence. Alors vous voulûtes régner favorablement sur des essences, et des principes d'êtres furent produits par votre généreuse fécondité, &c. &c.”
Nous ne croyons pouvoir mieux terminer cette esquisse que par les paroles de François de Clarier, sieur de Longval, dans son Hôpital des fols incurables:[26] “Qui ne voit combien est grande la folie qui règne parmy les hommes, puisque les plus sçavans d'entr'eux, qui devroient par conséquent estre plus sages que tous les autres, disent quelquefois des choses que les moins senséz n'oseroient mettre en avant?
[26] L'Hospital des fols incurables, où sont déduites de poinct en poinct toutes les folies et les maladies d'esprit, tant des hommes que des femmes; tiré de l'Italien de Thomas Gazoni, et mis en nostre langue par François de Clarier, sieur de Longval, professeur ez mathématiques et docteur en médecine, 1 vol. in 8o, 1620.
“Pline n'est-il pas plaisant de dire que le poète Philetas estoit si maigre et si gresle de corps, qu'il luy fallait mettre un contrepoids de plomb à ses pieds, pour empescher que le vent ne l'emportast? Ne nous en baille-t-il pas bien à garder quand il dit que sur le lac appelé Tarquinien, il y eut jadis deux forests qui flottoient par dessus l'eau, ores en figure triangulaire, tantost en rond, et maintenant en quarré. La folie de Cœlius n'est pas moindre quand il nous conte qu'un certain monstre marin, homme par devant et cheval par derrière, mourut et ressuscita par diverses fois. Elian n'est guère plus sage d'escrire que Ptolomée Philadelphe eut un cerf si bien instruict, qu'il entendoit clairement son maistre, quand il luy parloit grec. Les exemples sont sans nombre, mais tant s'en faut qu'un esprit si grossier que le mien puisse raconter toutes les folies que les écrivains, mesme les doctes, ont mis en avant, qu'au contraire je tiens qu'entreprendre un si long ouvrage seroit de mesme que vouloir délasser Atlas, et le descharger de son fardeau; il me suffit de dire que le sage peut s'escrier à bon droict: J'ay veu tout ce qui se faict sous le soleil, qui n'est qu'affliction d'esprit et que vanité! et: Stultorum numerus est infinitus.”
En réfléchissant sur les faits que nous venons de passer en revue, il nous semble que l'on expliquerait beaucoup mieux les différentes sortes de folie, comme le dit le docteur J. Moreau dans son ouvrage intitulé: Du Hachisch et de l'aliénation mentale, si l'on admettait l'identité psychologique de la folie et de l'état de rêve. Il n'est pas de rêve dans lequel ne se retrouvent tous les phénomènes de l'état hallucinatoire. La folie est le rêve d'un homme éveillé; l'état de rêve est le type normal ou psychologique de l'hallucination. A quelques égards l'homme à l'état de rêve, éprouve, au suprême degré, tous les symptômes de la folie; convictions délirantes, incohérence des idées, faux jugements, hallucination de tous les sens, terreurs paniques, impulsions irrésistibles, et, dans cet état, la conscience de nous-mêmes, de notre individualité réelle, de nos rapports avec le monde extérieur, la liberté de notre activité individuelle sont suspendus, ou, si l'on veut, s'exercent dans des conditions essentiellement différentes de l'état de veille. Une seule faculté survit, et acquiert une énergie, une puissance qui n'a plus de limites. De vassale qu'elle était dans l'état normal ou de veille, l'imagination devient souveraine, absorbe et résume en elle toute l'activité cérébrale. C'est ainsi que s'explique et que l'on comprend beaucoup mieux comment les Fous écrivent parfois des choses sensées, et comment des esprits ordinairement très sensés ont de temps à autre écrit de grandes folies. Les uns comme les autres rêvent tout éveillés, l'association normale des idées échappe peu à peu à la volonté, la conscience de nous-mêmes s'affaiblit, et nous passons de la vie réelle à celle de l'imagination.
Un des phénomènes les plus constants dans le songe, comme dans la folie, c'est que le temps et l'espace n'existent plus; le célèbre Robert Hall, le grand prédicateur, disait à un de ses amis, après être revenu d'un des accès de folie qu'il avait de temps à autre: “Vous et mes autres amis me dites que je n'ai été enfermé que durant sept semaines, et je suis forcé de vous croire, car la date de l'année et du mois correspond à ce que vous et eux dites; mais ces sept semaines m'ont paru sept années. Mon imagination était tellement active et féconde que plus d'idées m'ont passé par l'esprit durant ce temps, que pendant n'importe quelle période de sept années de ma vie.”
Une esquisse de la folie littéraire n'est pas, à notre avis, un sujet de pure curiosité bibliographique. Il serait possible d'en tirer des conclusions d'une nature toute pratique, si l'on voulait examiner sans préjugé, avec zèle et une connaissance approfondie du sujet, dans toutes ses variétés, les circonstances qui ont de l'analogie avec les faits que nous venons de détailler. Un dérangement mental, dit le docteur Conolly,[27] peut exister, sans être ce qu'on appelle communément de la folie: “without constituting insanity in the usual sense of the word,” et ce qui produit ce dérangement est souvent une cause physique. Par contre, les causes morales amènent fréquemment le dérangement physique du corps, ce qui a fait dire à un des plus grands philosophes de l'antiquité que tous les désordres des fonctions du corps humain ont leur cause dans les désordres de l'esprit. La science a-t-elle assez soigneusement étudié ce qu'on appelle folie, sous ce double rapport?
[27] Inquiry concerning the Indications of Insanity.
Si des choses très sensées ont été écrites par des individus, dont le cerveau était évidemment dérangé, de même le travail de la pensée et les opérations de l'esprit ont achevé durant le sommeil et en rêve, chez plusieurs hommes célèbres, ce dont ils se sentaient incapables, étant éveillés.