Des recherches plus soigneuses que celles que l'on avait faites jusqu'à présent, et un heureux hasard ayant fait découvrir plusieurs parties des œuvres de Bluet, on a examiné plus attentivement les détails que l'on possédait déjà, et l'on s'est de nouveau occupé des bizarres élucubrations du Comte de Permission. Les trois écrivains qui ont exploré ce champ ingrat avec le plus de succès sont M. Deperrey dans sa Biographie des hommes célèbres du Département de l'Ain, M. Paul Lacroix dans deux articles du Bulletin du Bibliophile, de Techener, et M. Gustave Brunet, dans la Biographie Universelle, de Didot.

Le premier a mis en œuvre les renseignements biographiques fournis par Bluet lui-même, mais en nous les présentant sous une forme moderne. Nous avons préféré, après avoir lu d'un bout à l'autre trois exemplaires différents des œuvres de Bernard Bluet, de lui laisser son style simple et naïf, et de choisir dans son œuvre entière les détails romanesques mais vrais de cette existence vagabonde, tels qu'il les fournit lui-même.

Dans la partie Bibliographique nous présenterons ce que les divers livres offrent de plus curieux, et profitant des recherches faites jusqu'à ce jour, nous serons à même de donner une esquisse passablement complète de l'homme et de l'auteur.

Charles Nodier dans une notice pleine de son esprit et de sa causticité habituels, nous a donné un excellent article critique sur Bluet d'Arbères et sur ses œuvres, dans le Bulletin du Bibliophile, de Techener. Quoique plusieurs autres bibliographes se soient occupés de Bluet, comme nous allons le voir, Nodier est le premier, à notre connaissance, qui soit entré dans quelques détails sur sa vie et ses écrits bizarres. “J'aime à penser,” dit-il, en terminant sa notice, “que Dubois, Gaillard, Braguemart et Neuf-Germain portèrent les quatre coins du poêle funèbre de Bluet; c'étaient des fous de même force.”[28]

[28] Gaillard avait été valet de pied, puis cocher, dit Nodier, avant d'être poète. Il avait reprit l'artifice commode de Bluet d'Arbères, et ses lettres adulatrices aux belles dames de son temps sont assez passables pour des lettres de cocher. Ses poésies parurent en 1634, et sont très rares.

Nous avons parlé ailleurs de Dubois.

Quant à Louis de Neuf-Germain, que Bayle désigne comme étant un peu fou, pour ne rien dire de plus, il vivait sous le règne de Louis XIII. Le Duc d'Orléans le nomma son poète Hétéroclite et Neuf-Germain prit sérieusement ce titre à la tête de ses ouvrages. Le Cardinal de Richelieu se plaisait à lui entendre répéter ses plates bouffonneries. On ignore l'époque de sa mort, mais les contemporains en parlent encore comme étant vivant en 1652. Sarrasin, Voiture et Boileau se sont occupés de ce fou littéraire dont les œuvres furent publiées en deux volumes in 4o en 1630 et 1637, sous le titre de: Poésies et rencontres du sieur de Neuf-Germain.

Examinons brièvement ce que savait la critique littéraire sur Bluet, avant Charles Nodier.

L'article que Flögel[29] consacre à notre auteur, résume assez bien, sauf quelques oublis, ce qu'on en savait à cette époque. Il indique la contradiction entre Prosper Marchand et Beyer,[30] sur la nature même des œuvres de Bluet, l'un affirmant que c'est un petit volume, et l'autre que c'est un gros ouvrage. Flögel qui probablement n'en parle que par ouï-dire, penche pour le dernier avis. Au fond ils n'ont peut-être tort ni l'un ni l'autre. Marchand a voulu parler du format, et Beyer de l'épaisseur de ce petit volume, lorsque tout est réuni (dickes Buch). Il paraît que du temps de Flögel on n'avait connaissance que de cent trois des livres, ou morceaux numérotés de Bernard. On n'était guère d'accord non plus, sur la signification de ces visions. Les uns n'y voyaient que des énigmes incompréhensibles, les autres y trouvaient un sens mystique caché et profond; enfin une troisième classe y reconnaissait la science de la pierre philosophale, tant il est vrai de dire:

Un fou trouve toujours un plus fou qui l'admire.