Erasme au seizième siècle se plaignait avec amertume de ne posséder aucun texte des Pères de l'Eglise qui n'eût été falsifié.[24] Les auteurs classiques ont subi le même sort. Un célèbre philologue allemand a démontré que des seize satires de Juvénal onze seulement sont authentiques, et que les autres sont apocryphes: "C'est, dit-il, une spéculation de quelque libraire avide, qui se sera associé quelque poète famélique au moment où l'engoûment du public pour Juvénal venait de s'accroître par la mort récente de ce dernier."[25]
[24] Curiosités littéraires, par Ludovic Lalanne.
[25] Otto Ribbeck: Der echte und der unechte Juvenal. Berlin, 1869.
Une question de supposition d'auteur ou de pastiche qui n'est pas encore résolue, est celle du Pervigilium Veneris, hymne que l'on chantait à la fête de Vénus. On l'a attribué entr'autres à Luxorius, poète carthaginois du sixième siècle, sous le règne de Trasimond, roi des Vandales. Le motif de ce soupçon est qu'on y rencontre des imitations frappantes de Lucrèce, de Virgile et d'Ovide, dans les descriptions de la puissance de Vénus, et des effets du printemps, imitations que l'on rencontre déjà dans les Vers-Centons de Luxorius.[26] L'antiquité douteuse et l'origine problématique de ce morceau ont donné lieu à des hypothèses et à des conjectures de toutes les façons. Cabaret Dupaty, qui en a publié une traduction en prose, à Paris, en 1842, suppose que c'est un pastiche de Paul Manuce et de F. Pithou. Toutefois jusqu'à présent, les plus savants critiques n'ont pu s'accorder sur l'auteur de ce charmant poème, quoiqu'ils aient parcouru toute l'échelle de la littérature romaine, depuis l'aurore du siècle d'Auguste jusqu'à la première nuit de barbarie des Goths et des Vandales.[27]
[26] Comme on peut le voir dans notre Centoniana.
[27] Voir "Conjectures sur l'auteur de la Veillée de Vénus," par M. de Cayrol. Abbeville, Juin 1839, in 8º.
Les Nouvelles Littéraires, tome xi. p. 366, contiennent des lettres du Président Bouhier au P. Oudin, relatives au Pervigilium Veneris.
Il serait très difficile de rappeler toutes les mystifications désignées sous les noms de pastiches, suppositions d'auteur, intercalations, etc., et restées plus ou moins célèbres dans les annales de l'érudition. Ce sont probablement ces nombreux mensonges littéraires qui ont suggéré la singulière idée, soutenue avec esprit par Jean Hardouin, que l'Enéide avait été composée par un moine du moyen âge, et que Virgile n'avait écrit que les éclogues et les géorgiques. Il affirmait en outre que deux ou trois écrivains de la même période étaient les auteurs des épîtres et discours d'Horace (Epistolæ et Sermones). L'un avait composé les odes, le second les épodes, et le troisième l'art poétique. Cette thèse du reste convenait parfaitement à l'original, qui consacrait 250 pages in folio, dans ses Athei Detecti, à la preuve que Jansénius, Malebranche, Quesnel, Antoine Arnauld, Pascal, Descartes et autres philosophes, n'étaient que des athées.[28]
[28] M. Vernet, professeur de Théologie à Genève, a fait en latin l'épitaphe de Hardouin. En voici la traduction:
"Dans l'attente du jugement, ici repose le plus paradoxal des hommes; Français de nation, Romain de croyance, merveille du monde lettré. Il fut adorateur et destructeur de la vénérable antiquité; et doctement fou, il répéta, tout éveillé, des songes inouïs. A la fois pieux et sceptique, il eut la crédulité d'un enfant, l'audace d'un jeune homme, l'extravagance d'un vieillard. Enfin, pour tout dire en un mot, Ici repose Hardouin."