[38] Le Dictionnaire de Bayle cite les principaux auteurs qui ont parlé de ce pastiche.
Pour mieux faire croire à l'authenticité de l'œuvre, Annius y avait joint de longs commentaires, contenant des passages d'auteurs anciens bien connus.
On rapporte qu'un auteur mourut de chagrin lorsque l'imposture fut découverte, parcequ'il avait fondé un long et savant travail sur cette publication.
C'est au seizième siècle que commença la manie des commentaires interminables. Afin de les rendre plus intéressants, leurs auteurs prêtaient à Ennius ou à quelqu'autre poète perdu, des vers de leur façon, souvent fort heureux. C'est ainsi que le hollandais Paul Merula, auteur d'une histoire universelle, soutint avoir trouvé un traité, "De veterum poetarum continentiâ," d'un certain Calpurnius Pison, grammairien du temps de Trajan. Il en citait des passages qui firent fortune parmi les savants; mais personne ne vit alors, ni plus tard, le manuscrit que l'heureux Merula avait trouvé, disait-il, dans la bibliothèque de Saint Victor.
"Oh, my prophetic soul!"
aurait pu s'écrier Rabelais, comme Hamlet, en décrivant les amusantes richesses littéraires de cette abbaye. La France, l'Espagne, l'Italie, l'Europe entière semblaient s'être donné le mot pour ces sortes de supercheries.
Le cardinal Sadolet, ce prélat qui fut appelé le Fénelon du seizième siècle, composait d'ingénieuses épigrammes, qu'il disait tirées d'anciens manuscrits latins à lui envoyés par ses amis.
Il cherchait à persuader de la vérité de cette découverte les hommes de lettres en rapport avec lui.
Les suppositions de passages et de pièces de peu d'étendue, dit Nodier, placées sous le nom d'un auteur ancien célèbre, ont sans doute le mérite de la difficulté bravée, car les objets de comparaison qui peuvent éclairer le lecteur, sont à la portée de tout le monde; et néanmoins que de savants du premier ordre ont été pris pour dupes!
Le monde littéraire s'amusa longtemps de l'erreur dans laquelle tomba Joseph Scaliger. Dès l'âge de 18 ans il se piquait de discerner les différents caractères de tous les siècles. Muret lui montra un jour quelques vers qu'il disait avoir reçus d'Allemagne, et tirés d'un vieux manuscrit. Scaliger, après les avoir lus attentivement, lui assura sans balancer, qu'ils étaient d'un vieux comique latin nommé Trabea, et sûr de son opinion, il les inséra dans son commentaire sur Varron, De re rusticâ, auquel il travaillait alors. Tel est le récit de Coster, dans son Apologie citée par Bayle; mais Muret nous apprend que ce fut lui-même qui suggéra que ces vers étaient de Trabea; et d'autres qu'il montra en même temps, du comique Attius, et que Scaliger le crut sur parole.[39] Ayant complètement pris le savant au piège, il avoua sa supercherie pour montrer combien peu de confiance on pouvait avoir dans la sagacité critique d'un écrivain qui voulait faire considérer son jugement en littérature comme infaillible.