[39] Voir l'Anti-Baillet de Ménage, chap. lxxxiii., et le Dictionnaire de Bayle, pour les détails.
Scaliger se vengea par une épigramme des plus sanglantes:—
"Qui rigidæ flammas evaserat ante Tolosæ,
Muretus, fumos vendidit ille mihi."[40]
[40] Ces flammes de la rigoureuse Toulouse se rapportent à une accusation devant le Parlement de cette ville, pour un crime qui était alors puni par le feu, auquel il paraîtrait que Muret échappa.
Il justifiait ainsi cette spirituelle boutade de Nodier, que la plus pardonnable des supercheries littéraires est celle que l'on pardonne le moins, parceque le public ne veut pas qu'on se serve de sa crédulité même pour lui procurer du plaisir, et que rien ne compense l'outrage fait à sa vanité. Le ressentiment du savant pour une méprise qui cependant ne pouvait l'humilier, ne surprend en aucune façon, lorsque l'on connaît le caractère de Scaliger; il n'était pas homme à en rire. Mais conçoit-on facilement que le joyeux Rabelais ait gardé une profonde rancune au Vénitien Pontanus (Tanponus, comme il l'appelle) de lui avoir fait prendre pour une pièce antique, un certain "Contractus venditionis antiquis Romanorum temporibus initus" que l'auteur de Pantagruel, trompé, publia à Lyon, avec une belle épître dédicatoire et sous un titre solennel: Ex reliquiis venerandæ antiquitatis![41]
[41] Voir les Matanasiennes, 8º, p. 6o. Lyon, 1837. Ce charmant opuscule fut publié sans nom d'auteur, par M. Rostain, de Lyon, un des plus savants bibliophiles de France, et toujours prêt à mettre ses connaissances littéraires au service de ses amis. On trouve dans cette brochure des détails fort intéressants sur plusieurs autres pastiches latins qui ont déjoué la perspicacité des lettrés des 17me et 18me siècles.
Il est singulier que Scaliger, sachant par expérience que Muret imitait si bien les anciens poètes latins, qu'on pouvait aisément s'y tromper, s'y soit néanmoins laissé prendre une seconde fois, comme le raconte Vossius, dans son commentaire sur Catulle.[42] Menken, qui cite le fait, ajoute que Douza, le fils, fut induit en erreur de la même manière par Jérôme Groslot de Lisle, à l'occasion du Pervigilium Veneris,[43] dont on ne connaît que les quatre vers suivants:
[42] "Menken, de la Charlatanerie des savants," p. 83, édit. de 1721.
[43] Français Noël, dans ses notes sur Catulle, tome i. p. 343, assure au contraire que ce fut van der Does qui voulut imiter le tour que Muret avait joué, et qui prétendit qu'un de ses amis avait vu, dans une bibliothèque de France, un Pervigilium Veneris différent de celui que nous possédons, et dont il rapporte quatre vers. "On trouva à ce fragment, ajoute Noël, un goût et un ton antique; et quand on fut détrompé, on se consola, comme Scaliger, par des injures."