Pour ceux qui regardent Vanderbourg comme auteur et arrangeur, c'est pis encore. Il ne se trouvait pas en Europe en 1787, et il ne put jamais, dit-il lui-même, dans une lettre confidentielle, se procurer les numéros du Journal Littéraire de Lausanne où se trouvaient les pièces qu'il aurait inventées.
Raynouard et Daunou ont eu vraiment la main malheureuse.
Il est prouvé que le frère du Marquis de Surville avait vu entre les mains de celui-ci, de vieux manuscrits récemment découverts dans des papiers de famille, et qu'il les avait péniblement transcrits avec l'aide d'un feudiste.
M. M. Villeneuve, Dupetit-Thouart, et d'autres personnes, dont la sincérité ne peut être mise en doute, donnent témoignage qu'ils ont vu le Marquis de Surville, avant et pendant l'émigration, absorbé par le déchiffrement de manuscrits, qui disparurent très vraisemblablement dans l'auto-da-fé qui consuma les titres et papiers de famille des Surville, à Veviers, pendant la terreur.
Une foule d'autres raisons qu'il serait trop long de développer ici, et qu'on peut lire dans l'ouvrage de M. Macé, prouve l'existence d'une femme poète au 15me siècle, ayant composé de très beaux vers, inspirés par l'amour maternel, l'affection conjugale et de nobles sentiments patriotiques. Ces vers cependant ne nous sont pas parvenus dans leur originalité, ou, si l'on veut, dans leur rudesse primitive. Néanmoins tous ceux que Vanderbourg, en homme de sens et de goût, a insérés dans son recueil, en faisant un choix et un triage rigoureux, ne sont vraisemblablement que très peu altérés, falsifiés, gâtés et embellis, dans le sens moderne. Telle a été jusqu'à la fin de sa vie, l'opinion de Vanderbourg, comme cela résulte de deux lettres tout récemment publiées, qu'il écrivait à M. de Surville, jeune, en 1822 et 1824, au moment où il préparait une nouvelle édition des poésies de Clotilde. Les originaux ont incontestablement existé, mais ils furent remaniés par Jeanne de Vallon, au 17me siècle, et par le Marquis de Surville, au dix-huitième. Un éminent critique a comparé ces vers à un excellent tableau original, retouché par des mains plus ou moins habiles.
On sait que le Marquis de Surville fut traduit devant un conseil de guerre, condamné à mort et fusillé le 2 Octobre 1798, au Puy-en-Velay, comme criminel d'État.
Ici se présente un nouvel exemple de l'incurie et de la négligence des biographes au sujet de cette victime de la Révolution. Barbier, Charles Brunet, et Quérard répètent, on ne sait pourquoi, que le marquis fut condamné comme voleur de diligences! Nodier, qui prétend l'avoir rencontré deux fois, le fait mourir à La Flèche.[95]
[95] M. Leber, tome i. p. 271, du catalogue raisonné de sa bibliothèque, léguée à la ville de Rouen, fait mention d'un portrait de Clotilde de Surville, peint à l'aquarelle, d'après un émail de Mme Jaquotot, et ajoute: "Ce portrait, plein de charmes, n'est, comme la publication de Vanderbourg, que le rêve d'un talent admirable." C'est dommage que Leber n'ait pu lire l'ouvrage de Macé.
Si, dans ce que nous venons de rapporter, l'on a regardé comme des pastiches des pièces de poésie qui n'en étaient pas, un poète, aussi du 15me siècle, a passé jusqu'en ces derniers temps pour authentique, lorsque ses compositions étaient l'œuvre d'un autre. En effet, avant l'édition des Vaux-de-Vire, publiée en 1811, par les soins de M. Asselin, sous-préfet de Vire, le nom d'Olivier Basselin était peu connu hors de la Normandie. Quant aux chansons de ce poète Virois, elles étaient à peu près ignorées.[96] Quoiqu'il existât deux exemplaires d'une édition de 1670, qui contenait des chansons sous le nom de Vaux-de-Vire, le nom d'Olivier Basselin ne s'y trouvait pas même mentionné. Aussi notre poète normand n'avait qu'une vague existence avant la publication de 1811, et aurait pu être rejeté dans le mystérieux domaine des auteurs imaginaires. Jusqu'aujourd'hui aucun document nouveau, depuis la notice de M. Asselin, ne s'est produit, qui puisse établir avec certitude à quelle époque vivait Olivier Basselin.
[96] Voir l'Introduction de la nouvelle édition des Vaux-de-Vire d'Olivier de Basselin et de Jean le Houx, par le Bibliophile Jacob. 1 vol. 12º. Paris: A. Delahays. 1858.