On a droit d'exiger, semble-t-il, du nouvel éditeur qu'il ait connaissance des recherches antérieures pour établir l'authenticité des œuvres d'Ossian. Or, en 1806 une enquête avait été établie pour s'assurer de ce point.[102] Les conclusions du comité, composé des hommes les plus versés dans l'histoire du pays et de la langue, furent que Macpherson avait adapté et amalgamé d'anciennes poésies erses, dans lesquelles il était question d'Ossian et de Fingal. Lorsque la Société Ecossaise travailla à cette enquête, elle ne put découvrir aucun manuscrit original, remontant à l'époque supposée des poèmes publiés par Macpherson, et nul n'a été découvert depuis. Cependant la littérature keltique est l'objet de plus de recherches que jamais, et les travaux de Reeves, de Henthorn Todd, et d'autres antiquaires, ont étonné la présente génération par les lumières qu'ils ont jetées sur les institutions civiles et sociales de l'époque du Fingal de Macpherson. Ces renseignements sont irréconciliables avec les institutions et les mœurs des poèmes de ce dernier. Pourtant, chose étrange! M. Archibald Clerk ne fait aucune mention des recherches des savants que nous venons de nommer. Ne les a-t-il pas connus? ou n'a-t-il pu les contredire?

[102] Report of the Committee of the Highland Society of Scotland, appointed to inquire into the authenticity of the Poems of Ossian.

En attendant, n'est-on pas justifié en rejettant l'Ossian dans la région fabuleuse de la louve de Romulus, et des héros Merlin, Hengist et Horsa?

Quant au texte nouveau de l'édition de M. Clerk, qui n'est appuyée que sur des manuscrits relativement modernes, nous adoptons l'opinion de l'éditeur du Saturday Review, du 28 Janvier 1871, qui se récuse dans cette querelle, parcequ'il ne sait pas le Gaëlique; mais qui avoue néanmoins qu'il n'a pas la moindre foi dans l'existence du poète Ossian.[103]

[103] Fin Magnussen a prouvé, dans son Essai, en danois, sur Ossian, que ce nom se rapporte à une source scandinave et non pas keltique. On peut aussi consulter sur l'édition de M. Clerk un intéressant article dans le journal The Scotsman, du 7 Mars 1871, où l'on rappelle que les héros de Fingal appartiennent à des traditions irlandaises plutôt qu'écossaises.

Si Macpherson fit fortune avec ses supercheries, il en fut bien autrement de l'infortuné Thomas Chatterton, dont les poèmes supposés du moine Rowley sont pourtant bien supérieurs au pseudo-Ossian, et dont l'auteur périt de misère en 1770.

Ces compositions pastiches sont tellement remarquables que nous nous y arrêterons un moment. Warton, l'historien critique de la poésie anglaise, regarde ce jeune homme, ou plutôt cet adolescent, comme un prodige de génie, qui eût été un des plus grands poètes de l'Angleterre, s'il fût arrivé à l'âge d'homme.

Dans la chambre aux archives de l'église de Sainte Marie, de Redcliffe Hill, à Bristol, étaient enfermés depuis de bien longues années, six ou sept vieux coffres de chêne, contenant une quantité considérable d'anciens parchemins, chartes, contrats de vente et d'achats, etc., que l'opinion publique faisait remonter jusqu'à l'époque de la guerre des deux Roses.

Au nombre de ces coffres en était un, cerclé de fer, et à six serrures, mentionné dans des documents du XVme siècle, sous le nom de Coffre de William Canynge. Vers 1730, tous ces coffres avaient été forcés, les pièces considérées comme les plus importantes, dans l'intérêt de l'église, déposées dans un autre local, et le reste abandonné comme inutile. Cette chambre aux archives était attenante à la maison paternelle de Chatterton, descendant d'une longue suite de bedaux de l'église de Sainte Marie, depuis cent cinquante ans.

La famille se servait des parchemins abandonnés, à toute sorte d'usages. Le père en recouvrait les livres des élèves de son école, et la mère en découpait des patrons d'habillements.