Le jeune Chatterton, d'abord d'une intelligence assez obtuse en apparence, devint amoureux, ainsi que s'exprime sa mère "fell in love," d'un vieux manuscrit à lettres capitales enluminées, et celle-ci, mettant cette passion à profit, se servit de ce manuscrit pour apprendre à lire à son fils.
L'enfant ayant été admis à l'école publique de Bristol, commença à donner dès-lors, comme le prouvent des témoignages contemporains, des preuves d'une intelligence et d'une pénétration exceptionnelles. A douze ans, affirment des personnes chez lesquelles il se rendait souvent au sortir de l'école, il avait déjà conçu l'idée d'une série d'anciens poèmes de Thomas Rowley, moine du XVme siècle, poèmes dont quelques-uns devaient plus tard embarrasser de savants critiques, des littérateurs habiles, et nombre d'éditeurs instruits. En avait-il découvert des traces parmi les vieux parchemins, au milieu desquels il passait des heures entières à peindre des lettres anciennes, et à copier de vieilles écritures? C'est ce que nous verrons tout à l'heure.
Chatterton avait à peine quinze ans, lorsqu'il donna à un de ses amis, George Catcott, une ballade en vieux style: "The Bristow Tragedie," si parfaitement imitée, qu'elle eut plus tard l'honneur d'être considérée par Horace Walpole, comme un des pastiches du Dr Percy, l'éditeur des "Relics of Ancient English Poetry."
A l'antiquaire Barrett il fit présent d'un autre poème, "The Battle of Hastings," supposé écrit par le moine Saxon Turgot, et traduit par Thomas Rowley, en 1469. Barrett, qui avait reçu la copie écrite de la main de Chatterton, insista à plusieurs reprises pour voir l'original, et enfin celui-ci finit par avouer que c'était son propre ouvrage.[104] Comme imitation d'une pièce ancienne, le critique avoue que c'est là une production étonnante pour un adolescent. D'autres morceaux succédèrent, donnés à d'autres amis, et toujours supposés écrits par le moine du XVme siècle.
[104] Sur toutes les suppositions d'auteur, imitations, et pastiches de notre jeune homme, voir l'excellente Etude biographique en anglais, par Daniel Wilson. Un vol. in 8º. Macmillan, 1869.
On ne voulut pas admettre alors, et même bien longtemps après, que le jeune poète fut capable d'écrire rien de pareil. On fut persuadé qu'il avait découvert tout cela dans les coffres de la chambre aux archives.
Aujourd'hui un examen plus attentif et plus minutieux, ainsi qu'une critique plus exercée, ne laissent plus aucun doute sur la supercherie.
Ce n'était pas seulement le style et la manière du quinzième siècle, que Chatterton savait imiter avec beaucoup de talent, mais encore on trouve insérés dans ses œuvres, bien d'autres imitations, par exemple, deux pastiches parfaits d'Ossian, que, par une ignorance facile à expliquer dans un enfant de seize ans, il dit être traduit du Saxon.[105]
[105] Lorsqu'on lit une ode composée par Pope à douze ans, et une autre par Cowley à treize, on peut avec vraisemblance supposer, vu les circonstances, qu'un parent, un ami, ou un professeur leur est venu en aide. Quant à Chatterton, il n'avait ni parent, ni ami, ni professeur pour l'aider.
En 1766, beaucoup de personnes avaient encore une foi entière dans l'existence d'un William Canynge, maire de Bristol, du temps de Chaucer, de ses descendants à l'époque de la guerre des deux Roses, et du bon moine Rowley. Il a fallu plus de vingt cinq ans pour détromper le public.