Une réponse de Walpole lui-même prouve qu'il avait reçu l'autre lettre. Ainsi, dit le révérend Walter W. Skeat,[110] "When afterwards Walpole had the hardihood to deny that he ever received the piece in question, in this falsehood he stands self-convicted."

[110] "The Poetical Works of Thomas Chatterton, with an Essay on the Rowley Poems, &c." 2 vol. 8º. Bell and Dalby: London, 1871.

Dans cette excellente édition on a suivi un système conseillé dans la Biographie du professeur Wilson, citée plus haut, celui de changer les mots archaïques en anglais moderne.

Walpole fit valoir encore une autre excuse, après la catastrophe; c'est que Chatterton avait voulu le tromper, le mystifier. Il semble qu'il n'avait guère le droit de se montrer si susceptible, lui qui avait fabriqué une lettre supposée écrite par le Roi de Prusse, Frédéric, où il tournait Jean Jacques Rousseau en ridicule, avec une amère ironie, et où toutes les convenances étaient blessées.[111] Celui-ci en fut cruellement affecté.

[111] Cette lettre fut écrite au moment où David Hume flattait et caressait le plus J. J. Rousseau, et il avoue avoir pris part à ce persiflage; plus particulièrement odieux envers un homme alors proscrit, qui se mettait entièrement à la disposition de ceux qu'il croyait ses amis.

Voir sur l'affaire de cette supposition d'auteur, "l'Histoire de la Vie et des Ouvrages de J. J. Rousseau, par Musset-Pathay."

Chatterton, repoussé avec hauteur par Walpole, et profondément blessé, vécut pendant quelque temps du produit de ses articles dans les journaux littéraires; mais bientôt en proie à la misère et à la faim, mécontent du monde, sauvage, ulcéré, trop fier pour accepter des secours, le jeune homme mit fin à sa vie par le poison, à l'âge de dix-sept ans, laissant à la postérité des preuves de la plus haute intelligence poétique. On trouva sa chambrette jonchée d'une masse de papiers déchirés sans doute dans son désespoir; et ainsi fut détruite peut-être plus d'une œuvre remarquable.

Walpole, qui aurait pu le sauver, écrivait, longtemps après la mort du poète, dans une lettre à la Comtesse d'Ossory, "Chatterton was a gigantic genius."

En effet, s'adaptant à tous les genres de styles, il sut prendre tour-à-tour, avoue la critique anglaise, l'esprit satirique de Churchill, le ton noble, mais amer, de Junius, la rude vigueur de Smollett, singer parfois la douceur rhythmique et les antithèses de Pope, la grâce travaillée de Gray et de Collins, ou bien, encore sous le manteau du moine Saxon Rowley, rivaliser avec l'héroïque affectation d'Ossian. Il est probable, dit le professeur Daniel Wilson, que la puissance intellectuelle de Chatterton a rarement été surpassée, et peut-être n'a-t-elle jamais été égalée au même âge.

Aussi après sa mort, ce fut un concert de magnifiques éloges en prose et en vers. Sir Herbert Croft fut un des premiers à faire connaître au public le génie et le sort fatal de Chatterton.[112] Malone, dans ses observations sur les poèmes de Rowley, le regarde comme le plus grand poète qu'ait produit l'Angleterre depuis Shakespeare. Le docteur Johnson avoue que "This is the most extraordinary young man that has encountered my knowledge." Coleridge, Wordsworth, et une foule d'autres auteurs exaltent la vigueur de son génie.