[112] "Love and Madness. A story too true," &c. 1 vol. 8º. London, 1780.
Dans le Monthly Magazine de Novembre 1799, Southey a fait connaître par quelle supercherie peu honorable Sir Herbert Croft s'empara des manuscrits de Chatterton et les publia.
A côté du phénomène douloureux qu'offre cette existence tourmentée, à peine ose-t-on nommer le pseudo-Shakespeare, Ireland, héros de la petite pièce après la tragédie, comme le dit Philareste Chasles.
Samuel Ireland, le père, avait passé sa vie à voyager sur les bords de l'Avon, pélerinage dont il consigna les résultats dans un curieux volume tout rempli de crédulité.
William Ireland, le fils, voyant son père disposé à bien payer une signature de Shakespeare, lui apporta successivement un reçu, un acte par-devant notaire, et des lettres d'amour de la jeunesse de cet illustre écrivain. Cet appât eut du succès, et notre jeune homme s'enhardit à fabriquer d'autres documents, griffonnés sur de vieux parchemins souillés, salis et enfumés. Il couronna son œuvre par une tragédie du Roi Lear corrigée, et par une autre tragédie soi-disant inédite du même auteur, intitulée, Vortigern et Rowena.
L'excellent père publia, sur beau papier, la fraude de son fils, de la meilleure foi du monde. L'imitation était assez adroite pour qu'elle trompât d'abord quelques érudits. On discuta sur les dates, on analysa la couleur de l'encre, la forme des lettres, etc.[113]
[113] "Le Dix-huitième Siècle en Angleterre: Etudes Humoristiques par Philareste Chasles." Un vol. 12º. Paris, 1846.
Le même auteur a donné aussi, comme on l'a vu ci-dessus, quelques renseignements sur Ossian et sur Chatterton; mais ils sont de tous points insuffisants pour l'appréciation de ces supercheries littéraires.
Malone, le savant commentateur et critique de Shakespeare, signala le premier ce pastiche. Néanmoins la tragédie de Vortigern fut représentée comme originale, sur le théâtre de Drury Lane, dont Sheridan était alors directeur. Trois cents livres sterlings furent payées au père du pasticheur, avec droit de partage aux bénéfices pour les 60 premières représentations. Il y a lieu de s'étonner qu'un écrivain dramatique tel que Sheridan s'en soit laissé imposer, car la pièce était assez mauvaise pour qu'elle tombât dès la première représentation. Huit jours auparavant, Malone avait proclamé partout que ce drame n'était incontestablement qu'une supercherie.
Lorsque tous ses pastiches eurent été complétement éventés, Ireland fils publia ses Confessions, livre très curieux, où il explique l'origine et le mode de fabrication de ces fraudes, ainsi que le profit qu'il en a retiré. On y rencontre aussi nombre d'anecdotes sur l'époque, des extraits des deux tragédies, et diverses autres compositions d'Ireland, qui ne manquent pas de talent.[114] On pourrait même dire qu'en Angleterre, aux 18me et 19me siècles, ceux qui ont cherché à tromper les lecteurs, en se couvrant d'un masque plus ou moins ancien, ont montré un talent supérieur à celui de leurs confrères dans les autres pays.