Entraîné par l'exemple de la France, le célèbre poète italien Leopardi s'amusait à publier en 1826 une traduction faite au XIVme siècle, d'après une version latine d'une chronique grecque, relatant l'histoire des Saints Pères du Mont Sinaï. Il imita si bien le vieux style italien, que de fins connaisseurs y furent pris. Du reste cet écrivain aimait assez à mystifier ses amis et le public, car il publia, peu de temps après, deux odes grecques dans le genre d'Anacréon, et la traduction d'une ode à Neptune, protestant qu'il avait trouvé, dans un vieux manuscrit, ces débris jusqu'alors inconnus de la littérature hellénique.[121]
[121] Gustave Brunet, "Essai sur les Bibliothèques Imaginaires," 1 vol. 8º, p. 383. Paris: Techener. 1862.
La manie des supercheries littéraires était dans l'air. Un peu plus tard, un étudiant allemand nommé Wagenfeld composa une traduction grecque de l'historien phénicien Sanchoniaton, supposée faite par Philon de Biblos. Ce travail décélait une profonde connaissance des antiquités sémitiques.
L'auteur prétendit que le manuscrit original avait été trouvé dans un couvent de Portugal. Le directeur du Lycée de Hanovre, le savant Grotefend, fut trompé par l'écolier au point d'écrire un avant-propos pour le travail de Wagenfeld, intitulé, "Analyse de l'histoire primitive des Phéniciens, par Sanchoniaton, faite sur le manuscrit nouvellement retrouvé de la traduction complète de Philon, avec des observations de M. F. Wagenfeld."
On y avait inséré un fac-similé de l'original; seulement comme le texte grec ne paraissait pas, et que les savants ne pouvaient en obtenir l'inspection, des doutes s'élevèrent, et toutes les circonstances de la trouvaille ayant été mûrement pesées, il fut prouvé, même au Directeur du Lycée de Hanovre, qu'il n'y avait jamais eu dans cette affaire qu'une très adresse et très habile supposition d'auteur.
Mais c'est plus particulièrement en France que réussissent ces jeux d'esprit.
Comment en serait-il autrement lorsque même les esprits les plus graves cherchent à tromper le public, ne fut-ce que pour quelque temps, et prennent plaisir à la déception et à la crédulité des lecteurs?
Le premier quart du dix-huitième siècle s'ouvrit par un petit ouvrage rempli d'un parfum attique et que l'auteur, qui ne s'avouait que le traducteur, disait avoir trouvé parmi les manuscrits d'un évêque grec. Il ajoutait, "On ne sait ni le nom de l'auteur ni le temps auquel il a vécu; tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il n'est pas antérieur à Sapho, parcequ'il en parle dans son ouvrage."
Le succès fut si grand que les sept chants de ce poème en prose, soi-disant grec, furent bientôt traduits dans presque toutes les langues. L'auteur garda assez longtemps le secret, car l'ouvrage ayant paru en 1729, l'auteur écrit à son ami l'abbé de Guasco, en 1742, "Je voudrais que vous fussiez de retour à Paris, avant que je parte, et je me réserve de vous dire alors le secret du Temple de Gnide."
Il était naturel que Charles de Secondat, Baron de Montesquieu, et Président du Parlement de Bordeaux, cherchât à cacher son nom; mais il n'était pas besoin de tacher à induire en erreur ses amis aussi bien que le public.