Ce ne fut que plus tard qu'il avoua ce pastiche, dans une lettre où il disait qu'il n'avait eu d'autre but que de faire une peinture poétique de la volupté. Depuis lors, bien des écrivains, s'appuyant d'un si grand nom, crurent pouvoir regarder le public comme leur jouet, et rire de sa crédulité.
Aux exemples que nous en avons déjà donnés, en voici quelques autres.
M. Louis Lazare mit en circulation avec succès des lettres du roi Henri IV., jusqu'au jour où M. Berger de Xivrey eut démontré d'une façon peremptoire que ce n'étaient que des pastiches. Nullement découragé par cet échec, le même écrivain, un peu plus tard, présenta aux lecteurs, dans Le Peuple Français, un article intitulé, "Edilité Parisienne, de longues citations d'histoire anecdotique soi-disant inédites, dans lesquelles le style ancien est très bien imité; mais l'auteur se garde bien de laisser soupçonner que ce n'est là qu'une supercherie."[122]
[122] Voir le No. du 27 Août 1869.
L'audace des contrefacteurs était telle qu'ils n'hésitaient pas à tromper le gouvernement même. Sous le ministère de M. de Villemain, le grec Minoïde Minas eut mission d'explorer les vieilles collections de livres et de manuscrits de son pays, et rapporta du couvent de Sainte Laura, au mont Athos, un manuscrit inédit des fables et apologues de Babrius.[123] Le savant Helléniste Boissonnade fut chargé de l'éditer. Or dans l'intervalle, M. Minas vendit au Musée Britannique, à Londres, un manuscrit renfermant 95 fables du même Babrius, dont M. G. Cornewall Lewis publia une édition à Londres en 1859.[124]
[123] La critique a décidé qu'on ne peut placer cet auteur au-dessous du troisième siècle. Ainsi ce poète est postérieur à Phèdre, qu'il surpasse, dans l'opinion de quelques-uns, par la précision élégante de son style.
[124] Babrii Fabulæ Æsopeæ e codice manuscripto: partem secundam nunc primum edidit G. Cornewall Lewis. Un vol. in 8º.
On espérait que c'était le complément, ou la seconde partie, comme le dit le titre latin, du recueil incomplet rapporté d'Orient par Minas et que le ministère français faisait éditer. Malheureusement pour les savants, M. Dübner démontra, dans le journal de l'instruction publique du 15 Févr. 1860, que ces nouvelles fables étaient des pastiches, auxquels l'helléniste anglais s'était laisser prendre trop facilement.[125]
[125] Voir Egger, "Mémoires de Littérature Ancienne," tome i. page 490, et suiv.
Nous avons cité dans l'introduction, le volume de pastiches composés par M. Chatelain. Cet écrivain ne montra pas toujours la même franchise. En 1837, il publia quatre lettres de Voltaire à Madame Du Deffand, au sujet du jeune Benjamin Constant de Rebecque. Dans une note explicative, il prétend que ces lettres furent laissées par Mme du Deffand à Horace Walpole. "Il paraît, ajoute-t-il, que M. B. Constant a fait l'acquisition des originaux qui le concernaient, de Walpole lui-même, qui ne voulut point céder les réponses de Mme du Deffand. Au reste, cette négociation explique pourquoi les lettres que nous livrons au public, ne se trouvent dans aucune des collections des œuvres de Voltaire."