Ne croyant point encore cette explication suffisante, et pour établir sans réplique l'authenticité des documents, Chatelain va jusqu'à avancer que des membres de la famille de Benjamin Constant l'avaient assuré que la Biographie Universelle se trompait en donnant 1767 comme date de sa naissance,[126] tandis qu'il est né en 1759, ce qu'on pouvait vérifier chez M. Chevillard, père, notaire, rue du Bac., No. 15.
[126] Ce qui ne lui aurait donné que l'âge de 6 ou 7 ans, quand il demanda des lettres de recommandation en 1774, pour se présenter chez Madame du Deffand.
Nom de notaire, rue, numéro, toutes ces indications étaient fausses. L'extrait de baptême du grand publiciste, prouve qu'il est bien réellement né le 29 Octobre 1767.[127] La même année que Chatelain poussait ainsi la supercherie littéraire jusqu'au mensonge, Toulouse voyait paraître un magnifique in 8º, tiré à cinquante exemplaires seulement, et imprimé en or, argent et couleurs, à l'imitation des anciens manuscrits. Le Carya Magalonensis, chronique de Montpellier, durant les premières années du XIVme siècle, acceptée comme authentique, eut une seconde édition en 1844, avec la traduction en regard, par M. A. Moquin-Tandon. L'ouvrage trompa la clairvoyance des critiques les plus éprouvés.
[127] Quérard, "Supercheries Littéraires."
M. Raynouard lui-même, dont les décisions semblaient infaillibles, écrivit au traducteur pour le féliciter d'avoir mis en lumière un livre qu'il considérait comme devant ajouter des renseignements curieux à l'histoire de la langue d'Oc. Quelques journaux de Toulouse et de Montpellier furent induits en erreur, comme le savant philologue. Mais M. Fortoul, alors professeur à Toulouse, depuis ministre de l'instruction publique, déclara, "qu'il regardait le Carya Magalonenenis comme une contrefaçon habile et exacte de cette langue romane qui a eu autrefois tant de gloire, et qui est aujourd'hui le sujet de tant d'études."
Le secret avait été bien gardé, car l'auteur de ce pastiche l'avait confié à quelques amis, en distribuant la première édition. Enfin il souleva tout-à-fait le voile.[128]
[128] "Les Ecrivains pseudonymes," etc., par Quérard. 1 vol. pp. 335. Paris, 1854.
Deux véritables héros pour la fabrication de pastiches et de fausses pièces, ont étonné le dix-neuvième siècle. Le premier est le grec Simonidès, qui commença sa carrière en ce genre, en arrivant à Athènes avec un grand nombre des manuscrits les plus rares, tant sacrés que classiques, provenant, assurait-il, du couvent du Mont Athos. Parmi eux se trouvait un ancien Homère, avec un commentaire complet d'Eustathius. Un examen minutieux prouva que ce n'était guère que la copie de l'édition du poète grec, par Wolf, les erreurs y comprises.
En 1851, Simonidès proposa à Constantinople, la publication d'un Sanchoniaton complet, et promit en outre des inscriptions cunéïformes avec traduction en phénicien, et des manuscrits arabes en caractères syriaques, renfermés dans une boîte de métal qu'il avait aidé à déterrer, mais qu'on découvrit malheureusement qu'il avait enfouie lui-même en ce lieu.
Arrivé en Angleterre en 1853, il présenta à la Société Royale de Littérature de Londres, quatre livres de l'Iliade qu'il tenait de son oncle Bénedictus, moine du Mont Athos. Dans une des séances de la société, il prononça un discours sur un Dictionnaire Hiéroglyfique Egyptien dont il avait connaissance, et sur des chroniques Babyloniennes en caractères cunéïformes.