Après un long et soigneux examen, elles furent reconnues n'être que des pastiches. Le premier soupçon s'éleva par un singulier hasard. M. Moxon avait présenté un exemplaire de sa publication au poète Tennyson, chez lequel M. Palgrave, jetant par accident les yeux sur ces lettres, en rencontra une qui faisait partie d'un article du Quarterly Review de 1840, écrit par son père, Sir Francis Palgrave. La chose étant prouvée, Palgrave informa aussitôt Moxon, qu'il y avait là un plagiat, et l'éveil ainsi donné, toutes les autres lettres furent discutées, l'une après l'autre, et l'on acquit l'évidence d'une complète supercherie. M. John Murray, un des plus grands éditeurs de l'Angleterre, avait aussi été pris au piège. Il avait acheté au libraire White, quarante-sept lettres supposées autographes de Lord Byron, pour cent-vingt-trois livres sterling et six shellings, à raison de deux guinées et demi la pièce.

L'affaire de Moxon avait rendu soupçonneux M. Murray, qui, possédant un nombre considérable de documents, poèmes et lettres de la main du noble poète, examina scrupuleusement ses nouvelles acquisitions, les soumit à des connaisseurs, les confronta avec d'autres originaux, et enfin il lui fut démontré que lettres et notes de Byron, de Shelley, et de Keats, n'étaient que d'habiles pastiches.

Le libraire White, qui en avait vendu une grande partie, expliqua, dans une lettre à M. Murray, le système original dont une femme s'était servi pour lui en imposer, en excitant sa compassion pour la détresse où se trouvait un fils naturel de Byron.[134]

[134] Ce récit est trop long pour trouver place ici, mais on peut en lire les détails dans le Athenæum du 6 et du 20 Mars 1853; dans la Literary Gazette, de la même date, et dans les Principia Typographica de S. Leigh Sotherby, Londres, 1858, 3 vol. in fol.

Un des plus savants collectionneurs de France fut dans le cas de devoir se défendre contre une accusation du même genre que la précédente. Il possédait nombre de lettres de l'époque de la Révolution de 93, et dans un triage, il en vendit plusieurs, entre autres vingt-cinq lettres autographes de la Reine Marie-Antoinette, acquises par M. d'Hunolstein, qui allait publier une nouvelle édition de son ouvrage sur cette infortunée princesse.

Ces autographes excitèrent l'attention du public, à la suite d'une discussion sur leur authenticité, et M. D'Arndt, conservateur de la Bibliothèque Impériale à Vienne, fit voir, par la forme et par le fond, qu'ils n'étaient que des pastiches qui avaient trompé la perspicacité de M. Feuillet de Conches.

Nous avons parlé ci-dessus de deux véritables héros pour la fabrication de documents supposés, le premier, Simonidès, dont les hauts faits ont été décrits. Le second fut Vrain Lucas, dont il nous reste à rappeler l'étonnante audace en ce genre.

Le 8 Juillet 1867, l'Académie des Sciences de Paris entendit, pour la première fois, M. Michel Chasles, mathématicien très distingué, parler des autographes rares et précieux qu'il avait acquis à grands frais.

Dans le courant du même mois, M. Prospère Faugère, auteur de nombreux travaux sur Pascal, et M. Bénard d'Evreux, écrivirent à l'Académie pour lui signaler quelques-uns de ces faux autographes,[135] que M. Chasles avait fait insérer dans les bulletins de cette société savante. Cet avertissement n'empêcha pas celui-ci de continuer sans retard la publication de documents semblables, qu'il continuait à soutenir parfaitement authentiques.

[135] Il s'agissait de deux lettres de Blaise Pascal écrites au chimiste anglais Boyle, et de quatre notes.