Le pastiche, la parodie et le centon se rapprochent souvent de telle manière, que la théorie du Recteur David Hopp, peut presque faire appliquer aux trois genres, ce qu'il dit de la parodie seulement: "Auctorum sententias ad dissimilia argumenta transferre, servatis quantum fieri potest, ipsorum verbis."
Giles Menage, auquel ses contemporains reprochaient d'être centoniste, parodiste et plagiaire, paraît s'accuser involontairement d'être tout cela, dans cinquante ou soixante pages de "l'Anti-Baillet."[152]
[152] Edition en 4to de 1728.
C'est surtout dans les temps modernes qu'on a employé cette imitation satirique du style, comme une œuvre de critique littéraire; et comme étude, elle a son utilité et son mérite. L'on a souvent écrit qu'en fait de style, l'écrivain ne doit chercher à imiter personne, que chacun a son style à lui, d'après son tempérament et la tournure de ses idées. Il n'en est pas moins vrai qu'on ne perd jamais rien à chercher, en commençant à écrire, à prendre pour modèles les grands écrivains. Dans ce sens, s'essayer aux pastiches des auteurs célèbres, peut avoir son bon côté. Ce n'est jamais en vain que l'on s'approche de ces foyers de l'intelligence; il en reste sur la pensée et sur la forme qu'on lui donne, un mystérieux rayonnement. Aussi même les grands écrivains Balzac, Boileau, La Bruyère, et d'autres, n'ont pas dédaigné de s'amuser parfois à cet exercice. Outre la parodie de Racine auquel Boileau contribua, ce satiriste s'entendait très bien aussi au pastiche véritable. Dans ses œuvres on en rencontre deux extrêmement bien faits. L'un d'après Balzac écrivant des Champs Elysées à M. le duc de Vivonne, au sujet de ses victoires, qui, dit-il, réveillent des gens endormis depuis trente ans, etc., l'autre, d'après Voiture, au même seigneur, aussi pour le complimenter sur ses hauts faits.
La Bruyère a composé un agréable pastiche d'après Montaigne, au chapitre cinq, "De la société et de la conversation."
"Je veux avoir mes coudées franches, et estre courtois et affable à mon point, sans remords ne conséquence. Je ne puis du tout estriver (lutter) contre mon penchant, et aller au rebours de mon naturel qui m'emmeine vers celui que je treuve à ma rencontre. Quand il m'est égal, et qu'il ne m'est point ennemy, j'anticipe sur son accueil, je le questionne sur sa disposition et santé; je luy fait offre de mes services, sans tant marchander sur le plus ou sur le moins, ne estre, comme disent aucuns, sur le qui-vive.
"Celuy-là me deplaist qui, par la cognoissance que j'ay de ses coustumes et façons d'agir, me tire de ceste liberté et franchise. Comment me ressouvenir tout à propos, et d'aussy loing que je vois cet homme, d'emprunter une contenance grave et importante, et qui l'avertisse que je crois le valoir bien, et au de là; pour cela de me rementevoir de mes bonnes qualités et conditions, et des siennes mauvaises, pour en faire la comparaison? C'est trop de travail pour moy, et ne suis du tout capable de si roide et si subite attention," etc.
Au chapitre cinq "de la cour," La Bruyère a un autre passage en vieux style que M. Augier croit être aussi un pastiche, mais l'auteur ne le donne pas pour une imitation de Montaigne, ainsi qu'il le fait dans celle que nous venons de citer. Walckenaer pense que La Bruyère donne ici une citation vraie.
Ne pourrait-on pas regarder comme un pastiche mal réussi, les "Essais dans le goût de ceux de Montaigne," composés en 1736 par le Marquis d'Argenson, réimprimés à Amsterdam en 1785?
Nous citerons plus loin d'autres pastiches d'après Montaigne, qui, avec Balzac, le grand épistolier, a été l'objet de fréquentes imitations de cette espèce. Une des plus élaborées d'après ce dernier écrivain, est "La Comédie des Comédies," composée des passages les plus ampoulés de Balzac, dont on cherche à faire ressortir le ridicule.[153]