[153] Cet opuscule publié sous le nom de Péchier, est très probablement de René Bary.

On se rappelle le bruit que fit, dans le temps, la querelle entre Madame Dacier et Lamotte sur la prééminence des anciens. Elle avait défendu Homère en style fort lourd et plein de pédanterie, et son antagoniste lui répondit dans ses "Réflexions sur la critique," avec une grâce et une politesse que d'Alembert qualifie de chef-d'œuvre d'élégance.[154] L'année qui suivit l'essai de Mme Dacier, "sur les causes de la corruption du goût," un anonyme publia à Paris, sous le même titre, un pastiche de cet essai, dans lequel il prétend que le véritable moyen de ramener le bon goût chez les modernes, est de revenir à l'étude de la cuisine chez les anciens. "Les peuples, dit-il, changent leur goût moral, en changeant leur cuisine. Si les grecs modernes, malgré l'influence du soleil levant,[155] restent dans l'avilissement, c'est qu'ils ne se nourrissent plus à la manière de leurs ancêtres"[156]. Il conclut que, si l'on proscrivait la cuisine moderne en la remplaçant par celle d'Apicius, tous les Chapelains seraient des Homères, les Desmarets, des Virgiles, les poètes lyriques, des Pindares, les avocats, des Démosthènes.[157]

[154] "Eloge de Lamotte." Au sujet de cette querelle, voir le tome iv. de La Bibliothèque Française, de l'abbé Goujet, et Le Cours de Littérature de La Harpe.

[155] Mme Dacier avait parlé, de la renaissance du bon goût "chez les nations favorisées des regards du soleil levant," phrase dont les mauvais plaisants s'étaient égayés.

[156] Il est curieux de comparer cette idée émise en plaisantant, avec le système sérieux de M. Taine, dans son "Histoire de la Littérature Anglaise," sur l'influence exercée par la nourriture sur les idées littéraires d'Angleterre.

[157] On trouve l'analyse de ce pastiche-critique dans "Le Chef-d'œuvre d'un inconnu," tome ii. page 464.

La même année que parut l'attaque de Mme Dacier, fut publié pour la première fois, par de Saint Hyacinthe, "Le Chef-d'œuvre d'un inconnu." Cette satire peut être considérée comme une réunion de divers pastiches des commentaires niais et sans fin du 17me siècle, qui égaraient l'esprit et corrompaient le goût. Souvent en effet, les Burmann, les Scaliger, les Schoppius, et autres s'emparaient de l'ouvrage d'un ancien, moins pour en éclaircir le sens, que pour faire un vain étalage d'érudition et de pédanterie. Un des plus curieux exemples de ces sortes de commentaires, lequel Palissot a présenté comme la véritable source du "Chef-d'œuvre d'un inconnu," est un traité latin sur le "Cantique des Cantiques," où le moine flamand Titelman emploie trois cents pages de petit texte très serré, pour nous donner des explications saugrenues et indécentes, sur le poème hébreux. Toutes les fictions étaient pour ces savants des emblèmes ingénieux qui, sous des dehors bizarres, cachent les secrets les plus mystérieux de la nature, les préceptes les mieux raisonnés de la morale et les plus utiles maximes de la politique.[158]

[158] "Chef-d'œuvre d'un inconnu," tome i. page 324, de l'édition, donnée par Leschevin, et qui a effacé toutes les autres.

Il existe plusieurs imitation-pastiches de cet ouvrage, comme on peut en voir les détails dans les notes du second volume.

Cervantes, dans sa préface de Don Quichotte, a aussi tourné en ridicule, comme Saint-Hyacinthe, les commentateurs et leurs notes marginales, leurs citations et leurs folles imaginations.