"J'ai quitté, dit Dugas-Montbel[7] sans regret, mon Homère fabuleux, pour retrouver d'antiques poésies nationales pleines de vie et de candeur."
[7] Histoire des Poésies d'Homère. La question du reste a été savamment discutée par Fréd. A. Wolff, dans ses "Prolegomena ad Homerum."
On peut considérer les Rhéteurs de la Grèce et de Rome comme ayant établi la théorie du pastiche. On sait qu'ils étaient dans l'usage de donner à composer à leurs élèves des lettres et des discours sous le nom d'écrivains illustres. C'était un exercice d'école. Telles sont les lettres du Scythe Anacharsis, de Thémistocle, de Pythagore, de Platon, de Démosthènes; et celles de Xénophon même, habituellement insérées dans ses œuvres, ne sont que des pastiches, disent les savants.[8]
[8] Eugène Talbot, Introduction aux œuvres complètes de Xénophon.
La critique moderne, en Allemagne, est allée plus loin au sujet de Platon, jusqu'à supprimer la moitié de l'œuvre authentique de ce philosophe. Leo Allatius a même soutenu doctement le beau paradoxe que Platon n'avait jamais rien écrit. Il est certain que l'antiquité elle-même, peu soupçonneuse à cet égard, reconnaissait dans les éditions publiées sous le nom de Platon, beaucoup d'ouvrages supposés. Dix-neuf seulement sont indiqués par Aristote. Nous ne devons pas nous étonner de ces doutes. L'époque qui s'écoule entre Platon et Cicéron, voit naître, ou plutôt se développer, l'industrie des faussaires, encouragés par la formation des grandes bibliothèques d'Alexandrie, de Pergame, et bientôt du Palatin à Rome, et par le prix généreux donné par les Ptolémées et les Attales à tous ceux qui venaient leur offrir des manuscrits anciens.
M. Ed. Chaignet, qui nous fournit ces renseignements dans "La vie et les écrits de Platon" (Paris, Didier, 1871), donne l'analyse de 59 des Dialogues de cet auteur, mais treize sont considérés par lui comme non authentiques, et comme suppositions d'auteur.
Montaigne craignait les surprises de ce genre: "Nous n'osons louer, dit-il, les belles inventions, ni les forts arguments des auteurs, que nous n'ayons prins instruction de quelque scavant, si ceste pièce leur est propre, ou si elle est estrangière, jusques lors je me tiens toujours sur mes gardes."
"Ces falsifications ne doivent-elles pas nous jeter dans la défiance, ajoute Bayle, sur mille choses que les anciens ont écrites, et dont nous n'avons plus les originaux?"
C'est l'historien Dion qui lui suggère cette réflexion, Dion qui a inséré dans son ouvrage le pastiche d'une harangue de Cicéron contre Marc-Antoine qu'il avait composée lui-même. On reconnaît la fraude à deux faits qu'il rapporte, et qui sont opposés à ce que l'histoire de Cicéron nous apprend. Nodier a exprimé une idée semblable à celle de Bayle, mais dans le sens inverse, lorsqu'il avoue qu'il est disposé à croire qu'à la renaissance des lettres, beaucoup d'auteurs modernes ont mis leurs productions sous des noms anciens et célèbres.
Il y a un côté philosophique de l'histoire des pastiches et des suppositions d'auteur qu'a indiqué M. S. Van de Weyer, ministre de Belgique en Angleterre, dans la première série de la collection de ses opuscules,—côté philosophique qu'il a développé dans un essai fort piquant, qui paraîtra dans la troisième série. C'est que de tout temps les sectes religieuses, les écoles philosophiques, les coteries littéraires, les partis politiques, les charlatans scientifiques de toute espèce, ont audacieusement employé le pastiche ou la supposition d'auteur, dans l'intérêt de leurs dogmes, de leurs principes, de leurs passions, de leurs jalousies, de leur haine et de leurs spéculations, sur la crédulité, la bêtise, la méchanceté humaine.