"Aujourd'huy le veulx amender. Ces forcenées discordes m'y ont faict songier, qui mettent tout en branle et en combustion. Vray est qu'on ne peult meshuy assurer de rien, et que tel sommeille bonnement chez soy, n'ayant faict à aulcuns ni tort, ni dommage, qui à l'adventure en sera osté à son réveil et mis en la geole, avec force maltraictement et pilleries en sus. Sera-ce rayson qu'il s'aille pour cela, désoler et pendre? Je me suis tasté et exprouvé l'esprit en ce subject n'y a guère, et tiens-je pour seure que de ceste incommodité là, il en soit comme de plusieurs ses pareilles, lesquelles tant plus on les envisaige de loing, tant plus vous semblent-elles oultrageuses. Mais que ne soyez assez fol pour laisser prendre et enserrer vostre esprit, de mesmes temps que vostre personne; bien vous veulz-je estre pleige et caultion que le reste vous sera tellement quellement légier à souffrir. L'essentiel est que l'âme soit libre. Gaignier ce poinct là, c'est ville gaignée; et est comme il fault faire nargue à vostre geolier, ne luy laissant de son prisonnier que la moindre part, en luy robbant l'aultre."
Nous avons vu plus haut comment Chatelain, dans ses Lettres de Livry, avait critiqué le style de Sainte Beuve, qui, dans son roman Volupté, n'avait pas encore atteint la vigueur montrée depuis dans ses Lundis. Balzac, dans une de ses nouvelles, "Un prince de la Bohème," fait aussi la satire de ce langage précieux. Nathan esquisse le portrait d'un raffiné, en se tenant toujours dans les eaux de Monsieur de Sainte Beuve, dit Balzac: "On voit dans cette existence une vie dégagée, mais sans point d'arrêt. Ce n'est plus le velouté de la fleur, mais il y a du grain desséché plein, fécond, qui assure la moisson d'hiver.... Ne trouvez-vous pas que ces choses annoncent quelque chose d'inassouvi, d'inquiet, ne s'analysant pas, ne se décrivant pas, mais se comprenant, et qui s'enflammerait en flammes épaisses et hautes, si l'occasion de se déployer arrivait? C'est l'acedia du cloître, quelque chose d'aigri, de fermenté dans l'inoccupation croupissante des forces juvéniles, une tristesse vague et obscure... "Assez! assez! s'écria la Marquise impatientée; vous me donnez des douches à la cervelle!"
Après une autre tirade dans le même genre, la Marquise demande: "Ah! çà, mon cher Nathan, quel galimatias me faites-vous là?" "Madame, répondit Nathan, vous ignorez la valeur de ces phrases précieuses; je parle en ce moment le Sainte Beuve, une nouvelle langue française."
Balzac ne s'attendait guère à être traité de la même façon, et à plus juste titre peut-être, si l'on en croit la critique de M. Taine.[172]
[172] Nouveaux Essais de critique et d'histoire, page 63, où une très sévère analyse est faite du style de Balzac.
En 1833, M. De Latouche publia une édition des poésies d'André Chénier, augmentée de pièces inédites et posthumes. A cette occasion, le célèbre chansonnier Béranger prétendit, d'abord de bonne foi sans doute, ensuite par entêtement, que la plupart des poésies d'André Chénier étaient de De Latouche, et il répétait sans cesse cette opinion extraordinaire. Il est vrai que De Latouche nia; mais la fatuité n'était pas son moindre défaut, et il laissa entrevoir qu'il avait beaucoup paré son poète, pour le montrer au public.
Ce peu de franchise dans la dénégation confirma l'idée de Béranger, qui n'avait jamais été initié par ses études à la belle antiquité, et il ne vit plus désormais dans Chénier, que des pastiches par De Latouche. Confondre ainsi ces deux écrivains, c'était faire preuve d'un goût douteux en poésie.[173]
[173] Voir la préface de l'édition critique des œuvres d'André Chénier, par M. Bec de Fouquières, 1 vol. gr. in 8º. Paris: Charpentier, 1862; et une note de Sainte Beuve, dans le Chateaubriand, tome ii. p. 303.
Si Béranger voulait voir un pastiche dans les vers d'André Chénier, Napoléon III a été accusé de n'avoir rien inventé et d'avoir tout pastiché, comme écrivain, comme politique, et comme socialiste, par M. Jules Clartie, dans son ouvrage "L'Empire, les Bonapartes et la Cour," où, en parlant de la fameuse théorie des hommes providentiels, mise en avant dans la "Vie de César," il montre qu'elle est empruntée tout au long à Hegel, dans son écrit sur Jules César, et sur sa mission dans le monde.
On a composé en France plusieurs ouvrages d'assez longue haleine, qui sont de véritables pastiches, tels que les Contes drolatiques de Balzac, dont le style, les formes et les idées de Rabelais sont imités avec une certaine affectation, "car, dit-il, dans une de ses historiettes, on treuve éternellement dans ses escripts resplandissants, ceste bonne philosophie à laquelle besoing sera de toujours recourir."