Il y a des lecteurs qui n'ont pas d'enfants, et nous ne devons pas l'oublier. Nous nous garderons donc de suivre pas à pas le marquis de Férias dans l'application douloureuse et méritoire de son système d'éducation. Il nous suffira de dire qu'après un assez bon nombre d'exécutions analogues à celle que nous venons de raconter, Sibylle comprit à merveille que la nature des choses et la raison supérieure de son grand-père pouvaient et devaient, en beaucoup de cas, arrêter le torrent de sa volonté, en attendant qu'elle connût les lois morales qui devaient en contenir le cours et en diriger le penchant. Un jour arriva où il suffisait que M. de Férias lui dît en souriant: "Sibylle, vous voulez monter sur le cygne!" pour faire tomber aussitôt l'orage d'un caprice déraisonnable. Bref, elle ne garda de ses instincts impérieux que la fermeté persévérante et passionnée dans les aspirations permises.

Madame de Beaumesnil, témoin jaloux de ces heureux résultats, changea de langage; au lieu de plaindre les parents de Sibylle, ce fut Sibylle qu'elle plaignit.

— Il faut vraiment, disait-elle, que ce vieux Férias n'ait pas plus d'âme que mon soulier pour battre cette pauvre petite, une enfant sans mère!… car, bien qu'il ne l'ait jamais frappée devant moi (il ne l'oserait pas,… il connaît mon coeur;… il sait que je lui sauterais aux yeux, tout Férias qu'il est!), on voit que cette enfant a l'habitude d'être battue. Elle tremble devant eux, elle les déteste, et franchement ils ne l'ont pas volé: ce sera leur punition en attendant que le bon Dieu ait son tour.

Madame de Beaumesnil se trompait. Grâce à la bonté même de ce Dieu qu'elle invoquait si souvent, comme toutes les plates dévotes de son espèce, et qu'elle connaissait si mal, — une mère peut châtier bravement sa fille coupable, sans courir l'horrible risque d'en être haïe. Il y a dans le coeur d'un petit enfant le même sentiment de profonde justice que dans l'âme d'une grande nation. Les enfants aiment leurs parents comme les peuples leurs souverains, — quand ils les respectent. Sibylle, loin de détester M. et madame de Férias, qui d'ailleurs, hors des intervalles de sévérité nécessaire, lui faisaient entre leurs deux coeurs le plus doux nid du monde, avait pour eux une affection réfléchie qui n'était point de son âge. Elle les adorait, elle les admirait. Son esprit fin, sérieux, un peu enthousiaste, était frappé à un degré extraordinaire du caractère en même temps élevé et candide qui présidait aux relations familières des deux vieillards, de leur exquise intimité, de la dignité tranquille, de la discipline un peu patriarcale qui distinguaient et honoraient la maison de ses pères. Les contrastes ne manquaient pas d'ailleurs pour éclairer son jugement. On l'envoyait quelquefois passer la journée au Manoir, chez madame de Beaumesnil, qui déclarait avoir pour cette enfant les sentiments d'une mère, et qui les lui témoignait de reste en la bourrant de compliments ridicules et d'indigestes friandises. En ces occasions, le commérage trivial de son hôtesse, l'insipide gaieté de M. de Beaumesnil, les chansons à boire du chevalier, les entreprises bavardes de mademoiselle Constance avec les domestiques, la turbulence infernale de la brune et belle Clotilde, plus âgée qu'elle de quatre ou cinq ans, plongeaient Sibylle dans une surprise mêlée de malaise qu'elle exprimait naïvement à sa manière:

— Vous vous êtes amusée, ma chérie? lui disait madame de
Férias.

— Oui, grand'mère, on m'a bien amusée, mais je me suis ennuyée.

C'était surtout à la suite de ces excursions dans le voisinage que Sibylle goûtait sensiblement la saveur de l'atmosphère morale qu'on respirait à Férias. Elle aimait jusqu'à cette bonne odeur des vieillards qui se soignent et ces vagues parfums d'iris qu'elle retrouvait dans les caresses du retour.

Le marquis de Férias s'était réservé une partie de ses immenses propriétés, et il en dirigeait l'exploitation. Il avait coutume de distribuer lui-même, tous les samedis, la paye aux ouvriers qu'il employait, profitant de cette occasion pour s'informer de leurs intérêts particuliers et pour prodiguer les oeuvres de charité. Cette cérémonie de la paye était une des fêtes de Sibylle. Elle s'accomplissait, dans la belle saison, sur une pelouse qui touchait à la limite du parc et de la campagne: au déclin du jour, le marquis et la marquise venaient s'asseoir sur un banc ombragé par un groupe de sapins; Sibylle se plaçait gravement entre eux. Elle entendait d'abord au loin les chants des moissonneurs, puis elle voyait apparaître leur longue file bariolée sur le sommet d'un coteau qui dominait le parc. Ils descendaient, toujours chantant, la serpe à la main ou la fourche sur l'épaule, un sentier qui courait dans les bruyères, et ne se taisaient qu'en arrivant à une barrière pratiquée dans la haie, en face des sapins. Ils venaient alors se ranger sur la pelouse, et recevaient tout à tour leur solde, et souvent quelque chose de plus, des mains de Sibylle, majestueuse et ravie.

M. de Férias avait hérité de son père une autre tradition qu'il maintenait avec la même fidélité. A l'heure de l'Angelus, il assemblait dans le salon du château ses domestiques et les ouvriers résidents de sa ferme et faisait à haute voix la prière du soir, ajoutant aux formules du rituel quelques paroles empruntées à l'humble condition de ceux qui l'écoutaient et à ses malheurs particuliers. Le demi-jour dans lequel se passait cette scène de famille, le bruit sourd qui marquait l'entrée et la sortie des subalternes respectueux, les larmes qui coulaient sur les joues pâles de madame de Férias, les allusions émues et réservées du vieux marquis, tout cela faisait encore pour Sibylle, de cette solennité quotidienne, une heure bénie, pleine d'un charme pénétrant et mystérieux.

Elle avait des plaisirs moins sévères. Madame de Férias, après son mari et sa petite-fille, aimait avec passion deux choses: les fleurs et les poules rares. On ignore si elle avait réellement ces deux manies, ou si elle se les était données pour procurer au marquis l'ineffable douceur de les satisfaire. Quoi qu'il en soit, il ne se passait gère de semaine où la marquise, à son lever, n'eût l'heur d'apercevoir sous sa fenêtre une cage ou une jardinière tombées du ciel pendant la nuit. M. de Férias, cependant, discrètement caché dans le feuillage d'un massif, et Sibylle blottie à ses pieds, surveillaient avec des palpitations de coeur l'effet de ces surprises sur l'esprit de madame de Férias. Il arrivait assez habituellement que madame de Férias n'avait jamais vu ni même imaginé qu'il pût se rencontrer dans l'univers des fleurs d'un si riche éclat, ni des poules d'une beauté aussi phénoménale. De ces attentions, fidèlement répétées depuis tant d'années, il était résulté que la basse-cour et les serres de Férias étaient des merveilles qu'on signalait aux voyageurs. La marquise passait une bonne partie de sa douce existence dans ces lieux de délices, où elle bénissait le ciel et son mari, et où elle pleurait aussi quelquefois; mais pour Sibylle, ce paradis était sans mélange: tout ce pays de fleurs et d'oiseaux, dont sa grand'mère lui semblait être la reine, l'enchantait. Elle croyait vivre dans un de ces contes de fées dont on l'avait bercée. Son grand-père, créateur de ces riantes magies, lui paraissait, sous son nuage de poudre, un être presque divin. Madame de Férias, au reste, ne considérait pas son mari d'un oeil moins favorable. Sibylle, la voyant un jour penchée, dans une attitude d'extase, hors du vitrage de la serre, se pencha à son tout et aperçut M. de Férias écussonnant un rosier au soleil du matin.