— Pardon, Louis, dit-il à Gandrax, mais ma tante a raison!
Gandrax le regarda d'un oeil étonné:
— En es-tu sûr? dit-il.
— Mais c'est évident, reprit Raoul. Quelle est la prétention de ma tante? Ma tante n'entend certainement pas nier les grandeurs matérielles de ce temps-ci.
— Je n'y songe pas! dit madame de Guy-Ferrand.
— Seulement elle se demande dans quelle mesure ces grandeurs contribuent au vrai bonheur de l'humanité.
— Voilà!
— Eh bien, elles n'y contribuent en rien, voilà la vérité!
— Horreur! dit Gandrax.
— Je te forcerai d'en convenir… Voyons, est-il vrai, oui ou non, que le bien-être physique, la jouissance matérielle soient non-seulement le genre de bonheur le moins noble que l'homme puisse goûter, mais en outre celui qui lui suffit le moins et dont il se lasse le plus vite? C'est ce que tu ne peux nier sans nier la dignité même de notre nature… Eh bien, l'aisance et la sécurité de la vie matérielle, voilà tout ce que ta science nous a donné, nous donne, et nous donnera,… et ce qu'elle nous enlève, c'est la vie du sentiment, de l'imagination et de l'âme, qui constitue le bonheur essentiel et véritable de l'homme… Vous vous vantez d'avoir doublé l'existence humaine… Non! si la durée et la plénitude de l'existence doivent se mesurer, non par le chiffre des années, mais par la multiplicité et la profondeur des sensations, des impressions; loin de l'avoir doublée, vous l'avez cruellement réduite et mutilée… Vous en avez fait, du berceau à la tombe, une ligne droite et sèche,… un rail de chemin de fer!… Envisage un instant de bonne foi ce que devait être la vie d'un homme du moyen âge, et du plus misérable… Que de diversions morales à sa détresse physique! que d'intérêts, que de joies, que d'extases qui nous sont inconnus, et dont nous retrouvons l'émotion toute palpitante dans les récits des vieux chroniqueurs!… Il possédait, cet homme, non-seulement dans sa foi, mais dans ses superstitions même, une source intarissable d'espérances, de rêves, d'agitations morales qui lui faisaient sentir la vie avec une intensité que nous ignorons… Le monde matériel lui était dur, c'est vrai; mais il y vivait à peine… Il s'en échappait à tout instant… Si ses pieds avaient des chaînes, son âme avait des ailes… Il avait Dieu, les anges, les saints,… les magnificences du culte sans cesse déployées sous ses yeux,… la vision lumineuse du paradis toujours entr'ouverte sur sa tête;… il avait à un degré puissant, que vous vous efforcez d'affaiblir chaque jour, tous les sentiments naturels, l'amour, le respect, la foi, la patriotisme… Et ce n'était pas tout! Son imagination était encore occupée, surexcitée sans trêve par le mystère de l'immense inconnu qui l'entourait de toutes parts… Sous son foyer, dans les bois, dans les campagnes, dans la nuit, tout un peuple d'êtres surnaturels lui parlait, l'inquiétait, l'enchantait, et faisait de sa vie une légende, un roman, un poëme continuel d'un intérêt doux et terrible… Eh bien, oui, cet homme-là, déguenillé, affamé, saignant sur la glèbe, devait être plus heureux dans sa vie et dans sa mort qu'un de tes ouvriers bien vêtus et bien payés, qui savent que ce n'est pas Dieu qui tonne, qui ne croient ni aux anges ni aux fées, qui travaillent le dimanche, et qui n'ont d'autre fête que l'ivresse morne du lundi!… Cet homme-là ne connaissait pas le mal épouvantable qui ronge les générations modernes, et qui leur empoisonne tous vos prétendus bienfaits,… il ne connaissait pas l'ennui! L'ennui! voilà le signe du temps! Oui, votre glorieuse humanité s'ennuie, et s'ennuiera de plus en plus au milieu des splendeurs de votre civilisation matérielle… Aucune de vos superbes machines ne lui fournira aucune miette du pain qui lui manque, du pain de l'âme! Elle a beau faire une révolution tous les dix ans pour se distraire, comme un malade qui se retourne sur sa couche malsaine, elle marche au suicide, et un des siècles prochains, je te le prédis, verra le dernier homme pendu de sa propre main à la dernière machine!