Raoul avait d'abord parlé sur le ton de la plaisanterie, puis il s'était échauffé peu à peu à ce jeu d'esprit, et la fougue de sa parole fut saluée par des applaudissements dont madame de Guy-Ferrand donna le signal avec énergie.

— Variation brillante sur le paradoxe,… dédiée aux dames! dit froidement Gandrax.

Raoul se crut suffisamment indemnisé du reproche ironique de son ami par l'expression ravie dont les beaux traits de sa jeune voisine s'étaient empreints.

— Mon neveu, reprit alors madame de Guy-Ferrand, je ne vous remercie pas seulement d'avoir soutenu ma cause avec cette chaleur; je vous remercie de m'avoir délivrée d'une idée qui me désolait… J'en demande pardon à M. Gandrax. Il sait que je l'aime bien, et que je tolère son impiété avec une affectueuse compassion, parce que je la regarde comme une sorte d'infirmité professionnelle; mais j'ai quelquefois appréhendé que vous n'eussiez les mêmes torts sans avoir la même excuse… Après le langage que vous venez de tenir, il m'est, Dieu merci, impossible de vous ranger désormais dans une catégorie que je déteste, celle des hommes qui ne prient point.

Raoul ne répondit d'abord à cette discrète interpellation que par un sourire équivoque; mais, rencontrant tout à coup le regard froid et sévère de Gandrax, il se fit scrupule de laisser son ami seul sous le coup des foudres peu tempérées de madame de Guy-Ferrand; cela lui parut lâche.

— Ma bonne tante, dit-il, ce sujet de conversation me paraît manquer d'opportunité; cependant si vous n'aimez pas les impies, je me figure que vous n'aimez pas davantage les hypocrites, et je m'exposerais à mériter ce nom en ne rectifiant pas les conséquences que vous tirez de mon langage. Si je connais bien et si je déplore les tristesses de mon temps, c'est que je les partage, et j'ai le regret de vous dire que j'ai les mêmes droits que mon ami Louis à votre affectueuse compassion. Prier un Dieu auquel j'ai le malheur de ne point croire…

— Pardon! interrompit Gandrax, qui se leva brusquement, mademoiselle de Férias se trouve mal!

Raoul, se tournant aussitôt vers Sibylle, la vit en effet blanche comme une morte, affaissée sur sa chaise et déjà soutenue dans les bras du duc de Sauves. Toutes les femmes se levèrent; on entoura la jeune fille, et on l'emporta évanouie hors de la salle. Gandrax la suivit pour lui donner des soins.

Il rentra quelques minutes après dans le salon où les convives avaient passé en quittant la table. Aux questions empressées qui l'accueillirent, il se contenta de répondre avec sa froideur habituelle:

— Rien! une syncope! la chaleur… Mauvaise disposition!