Elle se dressa alors sur la causeuse, le regarda en face, et, accentuant tout à coup sa parole avec une sombre énergie:
— Vous m'ennuyez!… Comprenez-vous?
Gandrax demeura d'abord immobile, puis brusquement, comme s'il eût reçu dans la tête une balle de pistolet, il tourna sur ses talons en chancelant; il se remit toutefois par un effort de volonté suprême, fit quelques pas dans le salon, et, revenant vers Clotilde, qui, toujours à demi couchée, mais le buste rigide et la tête haute, l'avait suivi d'un oeil impitoyable:
— Une insulte, dit-il froidement, n'est pas une explication.
Que s'est-il passé? que se passe-t-il? Pourquoi ne m'aimez-vous plus?
— Pourquoi? reprit-elle du même ton âpre et violent: parce que je ne vous ai jamais aimé! parce que jamais une femme ne vous aimera,… à moins que vous n'alliez la chercher dans la fange d'un harem! parce qu'avec toute votre science vous n'avez ni coeur, ni âme, ni esprit,… ni rien de ce qui peut relever à ses propres yeux une femme qui tombe, lui voiler sa faute, lui ennoblir sa faiblesse, lui charmer sa honte,… rien de ce qui peut lui faire quelquefois de son amour un rêve généreux, un enthousiasme, une poésie,… une religion!… Non! Dieu merci, je ne vous ai jamais aimé! Je n'ai aimé en vous que l'ombre de votre ami,… de votre ami que j'adorais, que j'adore toujours!… Et ce que je vous dis là, je l'ai dans le coeur depuis la première heure, sachez-le. Je me résignais cependant, j'essayais de me tromper, de me persuader que je vous aimais, car une femme qui en est à sa première faute s'y attache avec désespoir, si indigne qu'elle ait reconnu son complice!… Et vous, vous avez cru que vous me domptiez, que vous me fasciniez, que vous étiez mon maître et seigneur!… Pauvre homme!… vous voyez si j'ai peur! — Tenez, n'en parlons plus… Je pense que vous comprenez maintenant?… Au surplus, que vous compreniez ou non, cela m'est égal! L'important est d'en finir,… finissons-en donc… Allez-vous-en!… et tâchez que je ne vous revoie jamais, car vous me faites horreur, — simplement.
Et elle se recoucha sur la causeuse.
Gandrax sortit. — Pendant qu'il gagnait la plus proche station du chemin de fer, il s'arrêtait de temps à autre et portait la main à son front, croyant sentir le sol trembler sous ses pieds. Il était onze heures du soir quand il fut rendu chez lui. Il entra dans son laboratoire et se jeta sur une chaise; puis au bout d'un instant, comme si l'immobilité lui eût été insupportable, il se releva et se mit à se promener d'un pas lent et régulier dans la longueur de la vaste pièce. Le martellement précipité de ses tempes sonnait à ses oreilles comme un tocsin. Tous les bruits du chaos remplissaient son cerveau. Dans ce réveil brutal, dans cette chute immense et sans retour des hauteurs de son orgueil, il cherchait confusément quelque soutien auquel il pût se rattacher: il n'en trouvait pas. Sa science, ses livres, sa gloire, sa noble pauvreté même, dépouillés à jamais du charme dont l'amour de Clotilde les avait empreints, lui semblaient choses odieuses. En dehors de lui, aucune force, aucune consolation, aucune espérance, — le vide. Il eût voulu pleurer; mais il ne restait pas dans son âme desséchée une seule des sources d'où peut jaillir une larme. Il continua de marcher ainsi d'un pas de spectre jusqu'aux premières lueurs du jour: quand l'aube blanchissant les fenêtres vint donner à son cauchemar une réalité plus irrécusable et plus poignante, quand il fallut recommencer la vie avec cette honte au front et cette blessure au coeur, il ne le put pas. — L'idée de la folie traversa son cerveau: il s'approcha brusquement d'un des rayons qui garnissaient les murs, saisit une fiole pleine d'une liqueur brune, et la vida d'un trait. — Puis il reprit sa promenade avec une gravité lugubre, son pas s'alourdissant par degrés. Tout à coup il s'arrêta, agita les bras convulsivement, et tomba sur la carreau. Au bruit de sa chute, quelques gens de la maison accoururent: on le porta sur son lit, et un médecin fut mandé. Après deux heures d'un assoupissement mêlé de délire, il se réveilla et eut la force de dicter sa dépêche à Raoul.
Raoul arriva dans la soirée de ce même jour et se fit conduire chez Gandrax en descendant de wagon. Il gravit l'escalier sans avoir trouvé à qui parler. La chambre du savant était une sorte de cellule claustrale; une petite lampe l'éclairait faiblement. Une vieille femme lisait dans un coin. Contre la muraille blanchie à la chaux était appliqué un lit de fer dans lequel Raoul aperçut Gandrax. Ses cheveux noirs étaient repoussés et rejetés en arrière, dégageant son large front couvert d'une pâleur cendrée. Un sourire passa sur ses joues creuses et dans son oeil flamboyant quand il vit entrer Raoul. Il lui tendit la main avec effort:
— Ah! dit-il d'une voix profonde, je suis bien aise de t'avoir revu.
— Mais, grand Dieu! qu'est-ce que c'est donc? Depuis quand es-tu malade?