— Mais… souvent, j'espère,… dit la jeune femme; comme vous voudrez!

Le comte de Chalys se rendit de là chez un ami qu'il avait et qui demeurait rue Servandoni, comme un savant qu'il était. Il se nommait Louis Gandrax et il avait l'honneur d'être connu assez particulièrement de mademoiselle Férias, dont il excitait même l'intérêt à un degré peu ordinaire. Sibylle n'avait pas été médiocrement étonnée de trouver ce plébéien établi sur un pied d'intimité dans le salon très-exclusif de l'hôtel de Sauves. Par une exception que les opinions très-libres et très-peu dissimulées de M. Gandrax sur toutes les matières achevaient de rendre inconcevable, la vieille duchesse l'entourait d'une idolâtrie câline qu'elle accordait à peine aux noms les plus immaculés de la vieille France. L'explication de cette anomalie ne laissait pas d'être plaisante. M. Louis Gandrax, sorti du peuple, avait exercé pendant quelque temps, au début de sa jeunesse, la profession de médecin et y avait obtenu des succès; mais, quoique pauvre, il s'était vite détourné des applications lucratives de la science pour en poursuivre dans son laboratoire les pures spéculations. Doué de grande facultés et d'une ardeur de travail infatigable, il avait en peu d'années pris rang parmi les lumières scientifiques de son temps, et quelques découvertes éclatantes en chimie et en physique l'avaient élevé presque avant l'âge aux honneurs de l'Institut. Il avait trente-cinq ans, il était d'une beauté un peu dure, mais saisissante; ses traits réguliers, son front élevé avaient la couleur et la fermeté du bronze; ses yeux étaient à la fois pleins de feu et de calme; son élocution facile, sobre, tranquille et sarcastique répondait bien à l'apparence distinguée, hautaine et glaciale de sa personne. Il était radicalement démocrate et paisiblement matérialiste, et aussi loin de s'en vanter que de s'en cacher. En tout, c'était un commensal étrange pour la table de la duchesse de Sauves, laquelle, en politique comme en religion, ne s'arrêtait qu'au delà des monts.

La duchesse cependant n'était heureuse que lorsqu'elle comptait M. Gandrax au nombre de ses convives, quoiqu'elle lui fît payer un peu cher cette bonne fortune. Profondément pieuse, pétrie d'esprit, sincèrement prête à tous les dévouements et à tous les martyres, cette singulière femme n'était faible que sur un point: elle craignait extraordinairement la mort, la mort naturelle, la mort bête, la mort dans son lit. Elle était sujette à des désordres nerveux qui chez elle affectaient mille formes et simulaient tour à tour toutes les maladies. Une dizaine d'années auparavant, elle avait éprouvé une violente crise de nerfs, et le hasard avait voulu qu'en l'absence de son médecin ordinaire on eût recours à l'obligeance de M. Gandrax, qui demeurait alors dans son voisinage. Son art, sa parole assurée et calmante, et surtout la puissance magnétique de sa forte personnalité, avaient merveilleusement exorcisé les démons nerveux dont la vieille duchesse était tourmentée. Elle l'avait pris dès ce moment en confiance tendre; elle l'avait supplié de lui continuer ses soins, et il avait eu la complaisance de rester médecin pour elle seule. Elle lui en savait gré; elle était persuadée qu'il lui avait sauvé la vie une dizaine de fois; elle se flattait qu'il la lui sauverait encore, et même, au fond, qu'il la lui sauverait toujours. L'adoration qu'elle professait pour cet être tutélaire, jointe à la nausée d'horreur que lui causaient les doctrines politiques et religieuses du jeune savant, constituait entre la duchesse et son médecin une sorte de rapports assez semblables à ceux de Louis XI avec son astrologue.

Louis Gandrax avait pour elle une affection généreuse et quasiment paternelle: en même temps il se divertissait du rôle excentrique et presque scandaleux qu'il était appelé à jouer dans la société tristement épurée de l'hôtel de Sauves. Il le jouait d'ailleurs, quoiqu'il ne fût pas homme du monde, avec beaucoup de réserve et de savoir-vivre naturel; mais ses paroles les plus contenues n'en détonaient pas moins comme des bombes dans ce milieu sévèrement orthodoxe. La pauvre duchesse, petite fée remplie de bonne grâce et qui avait le goût excellent d'affecter la mise simple et un peu monastique des vieilles femmes du temps de Louis XIV, mettait tout son génie à faire tolérer par ses hôtes habituels les vertes allures de son sauveur. Quand elle l'avait à dîner, et c'était le plus souvent qu'elle pouvait, elle le caressait, elle le cajolait, elle le suppliait du regard et de la voix pour le convertir un tant soit peu aux idées et aux moeurs de ses autres convives.

— Mais enfin, Gandrax, lui disait-elle, plaisanterie à part, vous croyez à un Dieu?

— Oui, très-certainement, madame la duchesse, répondait
Gandrax avec beaucoup de sang-froid: au dieu Pan!

— Mais du moins, reprenait-elle après un instant, voilà une chose dont on parle, et à laquelle vous croyez, j'espère mon ami: c'est l'amour!

— Si j'y crois, madame! répliquait Gandrax, comme si on l'eût mortifié; mais comment donc! L'amour est une vibration désordonnée de certains lobes du sinciput correspondant avec quelques lobes parallèles de l'occiput!

Il arrivait quelquefois que la bonne duchesse n'y pouvait tenir:

— Ah! mon ami! s'écria-t-elle un jour, Dieu ne me fera-t-il jamais la grâce de me donner le courage de vous mettre à la porte?