La célébrité de Louis Gandrax, le relief de son caractère et la bizarrerie de sa présence à l'hôtel de Sauves n'avaient pas été ses seuls titres à l'attention particulière de Sibylle: c'était de sa bouche qu'elle entendait le plus souvent sortir le nom prestigieux de Raoul. Il parlait de M. de Chalys avec un sentiment grave et profond, que l'ironie si familière à son langage ne tachait jamais. Elle savait qu'ils étaient liés d'une étroite amitié, et que M. Gandrax avait été, pendant la longue absence du comte Raoul, son correspondant assidu et à peu près unique. Cette nuance seule tempérait aux yeux de Sibylle la couleur, pour elle un peu neuve et violente, de cette physionomie, et lui rendait presque sympathique un personnage dont elle se sentait d'ailleurs séparée par l'étendue des cieux.
Dès le matin de son arrivée à Paris, Raoul s'était empressé de courir chez Louis Gandrax, il avait même passé avec lui une partie de la journée. Ce ne fut donc pas sans un léger mouvement de surprise que Gandrax vit reparaître le comte, à onze heures du soir, dans le cabinet d'aspect claustral où il travaillait à la lueur d'une petite lampe d'étudiant.
— Bravo! dit-il. J'aime cette récidive… il ne t'arrive rien?
— Oh! rien de sérieux, dit Raoul. La chose vaut pourtant que je te la conte. Et prenant une chaise: — Dieu! qu'on est mal assis chez toi! Je t'en prie, fais-moi la surprise d'un fauteuil, fût-il en velours d'Utrecht! — Ah çà, figure-toi, mon ami, que je suis un drôle tellement irrésistible, qu'à peine débarqué à Paris depuis douze heures, j'y ai déjà trouvé une aventure.
— Ah! va te promener! dit le jeune savant.
— J'en viens, mon ami, reprit le comte, et la question est précisément de savoir si j'y dois retourner. D'abord je veux m'accuser d'avoir manqué de franchise avec toi: ma faute remonte à l'époque de mon départ pour la Perse; je te laissai croire que ce départ n'avait d'autres causes que ma curiosité et mes goûts d'artiste. Cela n'était pas tout à fait exact; mais, quoiqu'une amitié comme la nôtre ne comporte point de secrets, véritablement j'avais jugé superflu de t'initier à quelques motifs secondaires,… qui n'étaient pas sans une teinte de ridicule. Tu connais ma cousine, la duchesse Blanche?
— Naturellement, ayant coutume de sauver la vie à sa belle-mère tous les quinze jours.
— Tu te rappelles le caractère exceptionnel de mon intimité avec sa mère et avec elle-même: pendant deux ou trois ans, j'accompagnais assez régulièrement madame de Guy-Ferrand dans ses visites au couvent où Blanche respirait. Pour moi, cette petite était une fillette… que j'aimais bien… mais voilà tout! Physiquement, elle me semblait à peine agréable… pour le reste, une poupée! De plus l'idée du mariage m'était repoussante… Mais… par un vague instinct… qui pouvait être une aberration de fatuité… je crus m'apercevoir que la petite personne me trouvait superbe, et que sa mère envisageait secrètement notre union comme une circonstance écrite de tout temps au livre du destin… Cela me fit appréhender des explications, des complications, des ennuis;… bref, pour couper court, deux ou trois mois avant l'époque où ma cousine Blanche devait quitter le couvent, je fis mystérieusement mon paquet… et me voilà en Perse!
— Faiblesse! murmura Gandrax. Ensuite?
— Une de tes premières lettres vient m'apprendre, à Ispahan, le mariage de Blanche avec le duc de Sauves… J'en bénis Allah dans la grande mosquée… Et toutefois, par surcroît de précaution et de délicatesse, je veux laisser à ce mariage le temps de se consolider et de pousser ses racines… Je passe un an en Perse, un an à Constantinople, un an au Caire, un an… je ne sais plus où!…