— Oui, quelle femme est-ce que ma femme? Si vous le savez, je vous en prie, dites-le-moi.

— Pardon,… mais c'est à vous que je le demanderai.

— A moi? dit le comte; mais je l'ignore absolument. C'est une énigme dont le mot m'échappe. Elle me charme et m'épouvante… Elle est singulière, disiez-vous? Elle est plus que cela,… elle est fantastique. Elle n'est pas de ce monde. Je ne sais qui j'ai épousé… Vous vous rappelez cette belle et froide créature des contes arabes qui se relevait la nuit pour aller faire des orgies dans les cimetières… C'est absurde, mais elle m'y fait songer!

L'oeil troublé du comte, le rire contraint dont il accompagnait ses paroles, émurent vivement Lucan.

— Ainsi, lui dit-il, vous êtes malheureux?

— On ne peut davantage, répondit le comte en lui serrant la main avec force. Je l'adore, et je suis jaloux,… sans savoir de qui ni de quoi! Elle ne m'aime pas,… et cependant, elle aime,… elle doit aimer! Comment en douter? Vous la voyez, c'est l'image même de la passion;… le feu de la passion déborde dans ses paroles, dans ses regards, dans le sang de ses veines!… Et, près de moi, c'est la statue glacée d'un tombeau!

— Franchement, mon cher, dit Lucan, vous me semblez exagérer beaucoup vos désastres. En réalité, ils me paraissent se réduire à très-peu de chose. D'abord, vous êtes sérieusement amoureux pour la première fois de votre vie, je crois; vous aviez beaucoup entendu parler de l'amour, de la passion, et peut-être en attendiez-vous des merveilles excessives. En second lieu, je vous ferai observer que les très-jeunes femmes sont rarement très-passionnées. L'espèce de froideur dont vous semblez vous plaindre est donc très-explicable sans l'intervention du surnaturel. Les jeunes femmes, je vous le répète, sont en général idéalistes; leurs amours n'ont pas de corps… Vous demandez de qui ou de quoi vous devez être jaloux? Soyez-le donc de tout ce romanesque vague qui tourmente les jeunes imaginations, du vent, de la tempête, des plaines désertes, des falaises sauvages, de mon vieux manoir, de mes bois et de mes ruines, car Julia adore tout cela! Soyez-le surtout de ce culte ardent qu'elle conserve à la mémoire de son père, et qui absorbe encore — j'en ai la preuve récente — le plus vif de sa passion.

— Vous me faites du bien, reprit Pierre de Moras en respirant avec allégement, et cependant je m'étais dit tout cela… Mais, si elle n'aime pas,… elle aimera,… elle aimera un jour,… et si ce n'était pas moi! Si elle donnait à un autre tout ce qu'elle me refuse!… mon ami, ajouta le comte, dont les beaux traits pâlirent, — je la tuerais de ma main!

— Amoureux! dit Lucan; et moi, je ne suis plus rien, alors?

— Vous, mon ami? dit Moras avec émotion,… vous voyez ma confiance! Je vous livre des faiblesses honteuses… Ah! pourquoi ai-je jamais connu un autre sentiment que celui de l'amitié! Elle seule rend tout ce qu'on lui donne, elle fortifie au lieu d'énerver; c'est la seule passion digne d'un homme… Ne m'abandonnez jamais, mon ami; vous me consolerez de tout.