La cloche qui annonçait l'heure du déjeuner les rappela au château. Julia se disait fatiguée et souffrante. À l'abri de ce prétexte, son humeur silencieuse, ses réponses plus que sèches aux questions polies de Lucan, passèrent d'abord sans éveiller l'attention de sa mère et de son mari; mais, pendant le reste de la journée, et parmi les divers incidents de la vie de famille, le ton agressif de Julia et ses façons maussades à l'égard de Lucan s'accentuèrent trop fortement pour n'être pas remarqués. Toutefois, comme Lucan avait la patience et le bon goût de ne pas sembler s'en apercevoir, chacun garda pour soi ses impressions. Le dîner fut, ce jour-là, plus sérieux qu'à l'ordinaire. La conversation tomba vers la fin du repas sur un terrain brûlant, et ce fut Julia qui l'y amena, sans d'ailleurs penser à mal. Elle épuisait sa verve railleuse sur un bambin de huit à dix ans, fils de la marquise de Boisfresnay, lequel l'avait fort agacée la veille en promenant dans le bal sa suffisante petite personne, et en se lançant agréablement comme une toupie dans les jambes des danseurs et dans les robes des danseuses. La marquise se pâmait de joie devant ces délicieuses espiègleries. Clodilde la défendit doucement en alléguant que cet enfant était son fils unique.
— Ce n'est pas une raison pour faire cadeau à la société d'un drôle de plus, dit Lucan.
— Au reste, reprit Julia, qui s'empressa de n'être plus de son propre avis dès que son beau-père en était, il est parfaitement reconnu que les enfants gâtés sont ceux qui tournent le mieux.
— Il y a bien au moins quelques exceptions, dit froidement
Lucan.
— Je n'en connais pas, dit Julia.
— Mon Dieu, dit le comte de Moras sur un ton de conciliation, à tort ou à raison, c'est fort à la mode aujourd'hui de gâter les enfants.
— C'est une mode criminelle, dit Lucan. Autrefois on les fouettait, et on en faisait des hommes.
— Quand on a ces dispositions-là, dit Julia, on ne mérite pas d'avoir des enfants… et on n'en a pas! ajouta-t-elle avec un regard direct qui aggravait encore l'intention désobligeante et même cruelle de ses paroles.
M. de Lucan devint très-pâle. Les yeux de Clodilde s'emplirent de larmes. Julia, embarrassée de son triomphe, sortit de la salle. Sa mère, après être restée quelques minutes le visage caché dans ses mains, se leva et alla la rejoindre.
— Ah çà! mon cher, dit M. de Moras dès qu'il se trouva seul avec Lucan, que s'est-il donc passé entre vous, la nuit dernière?… Vous m'aviez bien dit quelque chose de cela tantôt,… mais j'étais si absorbé dans mes préoccupations égoïstes, que je n'y ai pas pris garde… Enfin, que s'est-il passé?