Il l'a entendu!… il entend aussi ma prière ardente, éplorée!… il faut que je le croie, mon ami. Oui, pour ne pas céder en ce moment à quelques tentation de désespoir, il faut que je croie fermement à un Dieu qui nous aime, qui voit d'un oeil attendri les déchirements de nos faibles coeurs,… qui daignera un jour de sa main paternelle refaire les noeuds brisés par la cruelle mort!… Ah! devant la dépouille inanimée d'un être adoré, quel coeur assez desséché, quel cerveau assez flétri par le doute pour ne pas repousser à jamais l'odieuse pensée que ces mots sacrés: Dieu, justice, amour, immortalité, ne sont que de vaines syllabes qui n'ont point de sens!
Adieu, Paul. Tu sais ce qui me reste à faire. Si tu peux venir, je t'attends; sinon, mon ami, attends-moi. Adieu.
IX
LE MARQUIS DE MALOUET A M. PAUL B… A PARIS
Château de Malouet, 20 octobre.
Monsieur, c'est pour moi un devoir aussi impérieux que pénible de vous retracer les faits qui ont amené le malheur suprême dont une voie plus prompte vous a porté la nouvelle avec tous les ménagements qui nous ont été permis, malheur qui achève d'accabler nos âmes, déjà si cruellement éprouvées. Vous le savez, monsieur, quelques semaines, quelques jours nous avaient suffi, à madame de Malouet et à moi, pour connaître, pour apprécier votre ami, pour lui vouer une éternelle affection, qui devait se changer trop tôt en un éternel regret.
Je en vous parlerai point, monsieur, des tristes circonstances qui ont précédé cette dernière catastrophe. Vous n'ignorez, je le sais, aucun trait de la fatale passion qu'avaient inspirée à une malheureuse jeune femme les mérites et les qualités que nous sommes réduits à pleurer aujourd'hui. Je ne vous dirai rien des scènes de deuil qui ont suivi la mort de madame de Palme. Un autre deuil les recouvre déjà dans notre souvenir.
La conduite de M. George durant ces tristes journées, la sensibilité profonde et en même temps l'élévation morale dont il ne cessa de nous donner le spectacle, avaient achevé de lui gagner nos coeurs. J'aurais voulu vous le renvoyer aussitôt, monsieur; je voulais l'éloigner de ce lieu désolé, je voulais le conduire moi-même dans vos bras, puisqu'une préoccupation douloureuse vous retenait à Paris; mais il s'était imposé le devoir de ne pas abandonner si promptement ce qui restait de l'infortunée.
Nous l'avions recueilli près de nous; nous l'entourions de nos soins. Il ne sortait du château que pour faire chaque jour à deux pas un pieux pèlerinage. Sa santé cependant s'altérait visiblement. Avant-hier, dans la matinée, madame de Malouet le pressa de nous accompagner, M. de Breuilly et moi, dans une promenade à cheval. Il y consentit, quoique avec peine. Nous partîmes. Chemin faisant, il se prêta de tout son courage aux efforts que nous tentions pour l'engager dans notre entretien, et le tirer de son accablement. Je le vis sourire pour la première fois depuis bien des heures, et je commençais à espérer que le temps, la force d'âme, les soins de l'amitié pourraient rendre un peu de calme à son souvenir, quand, au détour de la route, un hasard déplorable nous mit face à face avec M. de Mauterne.
Ce jeune homme était à cheval: deux amis et deux dames l'accompagnaient. Nous suivions le même direction de promenade; mais son allure était plus rapide que la nôtre: il nous dépassa en nous saluant, et je ne remarquai pour moi dans son air rien qui pût attirer l'attention. Je fus donc fort surpris d'entendre M. de Breuilly, l'instant d'après, murmurer entre ses dents: