D’Éon demeura donc à Londres; il dut s’avouer alors qu’à se montrer trop avide il avait bien compromis ses intérêts, mais il ne voulut point en convenir officiellement et il s’empressa, comme c’était sa coutume, d’instruire le public de l’ambassade qu’on lui avait envoyée et qui avait échoué, disait une feuille de Londres, parce que «le chevalier estime toute satisfaction pécuniaire incapable de balancer celle qu’exige son honneur: des monceaux d’or ne pouvant être que le moyen et non l’objet des grandes âmes[162]».
C’étaient bien, en effet, des monceaux d’or qu’il fallait à d’Éon. Harcelé par ses créanciers, il se résolut à engager et aussi à mettre en sûreté sa précieuse correspondance, qu’il déposa chez son ami lord Ferrers, pair et amiral d’Angleterre. Celui-ci lui avança 100,000 livres sur un coffre scellé où étaient renfermés les papiers secrets. Cet argent ne lui suffit pas encore; pour se procurer de nouvelles ressources et aussi sans doute pour sortir d’une inaction qui lui pesait, il s’efforça par tous les moyens d’obtenir un emploi. Il s’adressa même à l’étranger, offrant ses services au nouvel ambassadeur d’Espagne, le prince de Masseran, ce qui lui valut le billet suivant:
Monsieur,
J’ai reçu votre lettre d’hier; je suis on ne peut plus sensible à la part que vous voulez bien prendre sur mon arrivée à cette Cour, et pour ce qui regarde au conseil que vous voudriez me demander, je ne suis point dans le cas de vous en donner, étant très persuadé que vous suivrez toujours les ordres et intentions de la Cour de France.
J’ai l’honneur...
Le prince de Masseran[163].
D’incessants déboires et de nouvelles déceptions ramenèrent alors, et de plus en plus obstinément, d’Éon à l’idée qui lui était apparue déjà comme le moyen aventureux et quasi héroïque de se tirer d’affaire. C’était, pour reconquérir une fois encore cette popularité qui lui échappait, un procédé scabreux; mais, à l’employer, d’Éon n’avait plus grand’chose à perdre. L’artifice que les circonstances lui ont jadis suggéré peut devenir une suprême ressource. Aussi laisse-t-il s’accréditer de plus en plus, sans le démentir, le bruit dont il tirera parti un jour. On ne se contente plus dans le public de dire que d’Éon est une femme: on l’imprime et même on édite le portrait de la Pallas moderne. C’est l’estampe que d’Éon prend soin d’envoyer à son ancien camarade, M. de la Rozière, alors commandant de la place de Saint-Malo, qui, tout stupéfait, lui accuse ainsi réception de cet étrange envoi:
Lors de mon passage à Paris, on m’a porté de votre part une estampe anglaise où vous êtes représenté en Pallas et dont l’inscription m’a si fort étonné que je doute encore que ce présent me soit venu de vous directement; je vous prie de me dire ce qui en est de cette nouveauté, que je ne puis regarder que comme une plaisanterie, à moins que vous ne m’attestiez vous-même le contraire[164].
D’Éon se garda bien de fixer son correspondant sur le point qui allait devenir bientôt l’énigme à la mode. Mais il avait besoin, pour opérer sa métamorphose avec tout l’éclat désirable, d’un auxiliaire dont le renom ajouterait encore à sa propre célébrité et nul ne pouvait mieux lui servir en la circonstance que Beaumarchais, l’intrépide et spirituel adversaire du président Goëzman. C’est pourquoi, comme lui-même devait l’écrire plus tard, «semblable à un noyé, que le feu roi et son ministre avaient abandonné au torrent d’un fleuve empoisonné, il chercha à s’accrocher à la barque de Caron».
Déjà, lors de la négociation relative au libelle publié à Londres contre Mme du Barry, d’Éon, pressentant tout le parti qu’il pourrait tirer d’un pareil commerce, s’était efforcé d’entrer en rapports avec Beaumarchais et son intermédiaire n’avait été autre que Morande, l’auteur même du factum. Celui-ci s’était fait fort d’amener une rencontre: «J’ai Beaumarchais en main, écrivait-il à d’Éon; c’est un homme adorable et je vois la vérité couler sous ses doigts. Il écrit si joliment que j’ai l’envie de me pendre; jamais Voltaire n’approcha de son style; vous en jugerez demain.» Mais le lendemain Beaumarchais, mis peut-être en garde par l’inquiétant patronage choisi par d’Éon, se dérobait, alléguant son travail, et Morande, tout dépité, en était réduit à écrire au chevalier: «M. de Beaumarchais jusqu’à jeudi soir ne quittera pas ses pantoufles, ayant beaucoup à s’occuper de ses affaires, ce qui est la cause de ses réticences continuelles pour voir du monde[165].» D’Éon raconta plus tard que Beaumarchais et lui se rencontrèrent spontanément, «conduits sans doute par une curiosité naturelle aux animaux extraordinaires de se rechercher». L’explication est complaisante, mais peu exacte, car Beaumarchais, après avoir acheté le libelle de Morande et travaillé à la cause des insurgés américains, était revenu à Paris, et ce ne fut que lors de son second voyage à Londres, en mai 1775, que d’Éon put enfin le connaître. Mais l’intrigant chevalier regagna vite le temps qu’il lui avait fallu dépenser à faire cette précieuse relation. Il sut intéresser le «sensible» Beaumarchais à sa cause, en faire son avocat et aussi sa dupe, car il fut assez habile pour se divertir lui-même aux dépens du spirituel auteur qui semblait avoir fait profession de railler ses contemporains.