C’est en pleurant que d’Éon fit à Beaumarchais son pénible aveu, lui confessa qu’il était femme et traça un tableau si attendrissant de son infortune qu’à peine rentré chez lui et encore tout ému son interlocuteur écrivait au roi: «Quand on pense que cette créature tant persécutée est d’un sexe à qui l’on pardonne tout, le cœur s’émeut d’une douce compassion... J’ose vous assurer, Sire, qu’en prenant cette étonnante créature avec adresse et douceur, quoique aigrie par douze années de malheur, on l’amènera facilement à rentrer sous le joug[166].»
Beaumarchais fut donc complètement berné par d’Éon, comme le fut aussi son ami Gudin, et leur erreur permet de mieux comprendre comment le roi et son ministre purent être à leur tour trompés par l’assurance avec laquelle on leur affirmait une chose que déjà la rumeur publique avait accréditée en Angleterre. Du reste le comte de Broglie n’avait-il pas eu plusieurs années auparavant, par l’intermédiaire de Drouet, la même étonnante révélation à laquelle il avait cependant ajouté assez de foi pour en faire part au roi Louis XV?
Touché par la situation de d’Éon, Beaumarchais résolut donc de s’entremettre. Il offrit à Vergennes de renouer les négociations, exprimant son espoir de les voir aboutir. Le ministre y consentit et précisa les conditions de l’accord. Sur la question d’argent il prescrivait à Beaumarchais de «voir venir, afin de combattre avec supériorité», ajoutant: «M. d’Éon a le caractère violent, mais je lui crois une âme honnête et je lui rends assez justice pour être persuadé qu’il est incapable de trahison.»
Fixer le montant de l’indemnité était la plus grosse, mais non la seule difficulté. D’Éon n’avait-il pas émis la prétention d’obtenir du roi d’Angleterre une audience de congé? Sur ce point Vergennes se montra irréductible: «Il est impossible, écrivait-il, que M. d’Éon prenne congé du roi d’Angleterre, la révélation de son sexe ne peut plus le permettre; ce serait un ridicule pour les deux Cours; l’attestation à substituer est délicate, cependant on peut l’accorder pourvu qu’il se contente des éloges que méritent son zèle, son intelligence et sa fidélité[167].» Fort de ces instructions Beaumarchais n’eut pas trop de peine à convaincre d’Éon, qui ne demandait d’ailleurs qu’à venir à composition. Il en obtint une première marque d’obéissance, sur laquelle il s’empressa de chanter victoire auprès du ministre:
Quoi qu’il en soit, Monsieur le Comte, je crois avoir coupé une tête de l’hydre anglaise. Je tiens à vos ordres le capitaine d’Éon, brave officier, grand politique et rempli par la tête de tout ce que les hommes ont de plus viril. Il porte au roi les clés d’un coffre de fer bien scellé de mon cachet contenant tous les papiers qu’il importe au roi de ravoir[168].
C’était là un résultat important certes; mais il fallait en obtenir un autre qui seul, aux yeux de Vergennes, pouvait rassurer complètement la Cour en prévenant à jamais tout nouveau scandale. Puisqu’il était femme, d’Éon devait le déclarer solennellement et porter à l’avenir l’habit de son véritable sexe. Le chevalier ne s’attendait guère à cette dernière exigence: il protesta, supplia; mais voyant qu’il ne pourrait rien gagner sur ce point, finit par céder, comprenant du reste qu’il ne pouvait résister davantage sans éveiller sur la réalité de ce nouveau sexe des soupçons qui eussent tout compromis. Le 7 octobre 1775, Beaumarchais annonce sa victoire au ministre: «Les promesses par écrit d’être sage ne suffisent pas pour arrêter une tête qui s’enflamme toujours au seul nom de Guerchy; la déclaration positive de son sexe et l’engagement de vivre désormais avec ses habits de femme est le seul frein qui puisse empêcher du bruit et des malheurs. Je l’ai exigé hautement et je l’ai obtenu[169].»
L’entente était désormais complète entre le négociateur officieux qu’avait été l’auteur du Mariage de Figaro et l’étrange rebelle qui avait tenu en échec l’ambassadeur de France, les ministres, le roi lui-même. Mais il était dit que tout dans cette histoire serait extraordinaire, et le dénouement le fut au delà de ce qu’on pouvait imaginer. Pour consacrer l’accord qu’il avait réussi à établir Beaumarchais reçut une sorte de caractère officiel, et d’agent secret qu’il était demeuré jusque-là fut promu ambassadeur—ambassadeur auprès de la chevalière d’Éon. Accrédité par de véritables pouvoirs, comme s’il se fût agi de négocier quelque important traité, Beaumarchais signa, au nom du roi, une transaction que d’Éon accepta, traitant ainsi avec son souverain de puissance à puissance. La pièce, en sa forme solennelle, est un morceau de comédie plus réussi à coup sûr que tous ceux qu’écrivit jamais Beaumarchais; mais le mérite n’en revient pas au créateur de Figaro, car ce fut bien le seul d’Éon qui put savourer à son aise tout le piquant de la situation. Voici, car il vaut par tous ses détails, le texte complet de cet acte diplomatique sans précédent:
TRANSACTION
Nous soussignés, Pierre-Auguste Caron de Beaumarchais, chargé spécialement des ordres particuliers du roi de France, en date de Versailles, 25 août 1775, communiqués au chevalier d’Éon à Londres et dont copie certifiée de moi sera annexée au présent acte, d’une part;
Et demoiselle Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée d’Éon de Beaumont, fille majeure, connue jusqu’à ce jour sous le nom du chevalier d’Éon, écuyer, ancien capitaine de dragons, chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, aide de camp des maréchal-duc et comte de Broglie, ministre plénipotentiaire de France auprès du roi de la Grande Bretagne, ci-devant docteur en droit civil et en droit canon, avocat au parlement de Paris, censeur royal pour l’histoire et les belles-lettres, envoyé en Russie avec le chevalier Douglas pour la réunion des deux Cours, secrétaire d’ambassade du marquis de L’Hospital, ambassadeur plénipotentiaire de France près Sa Majesté Impériale de toutes les Russies, et secrétaire d’ambassade du duc de Nivernais, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de France en Angleterre pour la conclusion de la dernière paix, sommes convenus de ce qui suit et l’avons souscrit: