4o Que la croix de Saint-Louis que j’ai acquise au péril de ma vie dans les combats, sièges et batailles où j’ai assisté, où j’ai été blessée et employée, tant comme aide de camp du général que comme capitaine de dragons et des volontaires de l’armée de Broglie, avec un courage attesté par tous les généraux sous lesquels j’ai servi, ne me sera jamais enlevée et que le droit de la porter sur quelque habit que j’adopte me sera conservé jusqu’à la mort.

Et s’il m’était permis de joindre une demande respectueuse à ces conditions, j’oserais observer qu’à l’instant où j’obéis à Sa Majesté en me soumettant à quitter pour toujours mes habits d’homme je vais me trouver dénuée de tout, linge, habits, ajustements convenables à mon sexe, et que je n’ai pas d’argent pour me procurer seulement le plus nécessaire, M. de Beaumarchais sachant bien à qui doit passer tout celui qu’il destine au paiement de partie de mes dettes, dont je ne veux pas toucher un sou moi-même. En conséquence et quoique je n’aie pas droit à de nouvelles bontés de Sa Majesté, je ne laisserais pas de solliciter auprès d’elle la gratification d’une somme quelconque pour acheter mon trousseau de fille, cette dépense soudaine, extraordinaire et forcée ne venant point de mon fait, mais uniquement de mon obéissance à ses ordres.

Et moi, Caron de Beaumarchais, toujours en la qualité ci-dessus spécifiée, je laisse à ladite demoiselle d’Éon de Beaumont l’original de la lettre si honorable que le feu roi lui a écrite de Versailles, le 1er avril 1766, en lui accordant une pension de 12,000 livres, en reconnaissance de sa fidélité et de ses services.

Je lui laisse, de plus, l’original de M. Durand, lesquelles pièces ne pourraient lui être enlevées, de ma part, sans une dureté qui répondrait mal aux intentions pleines de bonté et de justice que Sa Majesté montre aujourd’hui pour la personne de ladite demoiselle Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée d’Éon de Beaumont. Quant à la croix de Saint-Louis qu’elle désire conserver avec le droit de la porter sur ses habits de fille, j’avoue que, malgré l’excès de bonté avec lequel Sa Majesté a daigné s’en rapporter à ma prudence, à mon zèle et à mes lumières pour toutes les conditions à imposer en cette affaire, je crains d’outrepasser les bornes de mes pouvoirs en tranchant une question aussi délicate.

D’autre part, considérant que la croix de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis a toujours été regardée uniquement comme la preuve et la récompense de la valeur guerrière, et que plusieurs officiers, après avoir été décorés, ayant quitté l’habit et l’état militaire pour prendre ceux de prêtre ou de magistrat, ont conservé sur les vêtements de leur nouvel état cette preuve honorable qu’ils avaient dignement fait leur devoir dans un métier plus dangereux, je ne crois pas qu’il y ait d’inconvénient à laisser la même liberté à une fille valeureuse qui, ayant été élevée par ses parents sous des habits virils, et ayant bravement rempli tous les devoirs périlleux que le métier des armes impose, a pu ne connaître l’habit et l’état abusifs sous lesquels on l’avait forcée à vivre, que lorsqu’il était trop tard pour en changer, et n’est point coupable pour ne l’avoir point fait jusqu’à ce jour.

Réfléchissant encore que le rare exemple de cette fille extraordinaire sera peu imité par les personnes de son sexe, et ne peut tirer à aucune conséquence; que si Jeanne d’Arc, qui sauva le trône et les États de Charles VII en combattant sous des habits d’homme, eût, pendant la guerre, obtenu, comme ladite demoiselle d’Éon de Beaumont, quelques grâces ou ornements militaires, tels que la croix de Saint-Louis, il n’y a pas d’apparence que, ses travaux finis, le roi, en l’invitant à reprendre les habits de son sexe, l’eût dépouillée et privée de l’honorable prix de sa valeur, ni qu’aucun galant chevalier français eût cru cet ornement profané parce qu’il ornait le sein et la parure d’une femme qui, dans le champ d’honneur, s’était toujours montrée digne d’être un homme.

J’ose donc prendre sur moi, non en qualité de ministre d’un pouvoir dont je crains d’abuser, mais comme un homme persuadé des principes que je viens d’établir; je prends sur moi, dis-je, de laisser la croix de Saint-Louis et la liberté de la porter sur ses habits de fille à demoiselle Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée d’Éon de Beaumont, sans que j’entende lier Sa Majesté par cet acte, si elle désapprouvait ce point de ma conduite, promettant seulement, en cas de difficulté, à ladite demoiselle d’Éon d’être son avocat auprès de Sa Majesté, et d’établir, s’il le faut, son droit à cet égard, que je crois légitime, par une requête où je le ferais valoir du plus fort de ma plume et du meilleur de mon cœur.

Quant à la demande que ladite demoiselle d’Éon de Beaumont fait au roi d’une somme pour l’acquisition de son trousseau de fille, quoique cet objet ne soit pas entré dans mes instructions, je ne laisserai pas de le prendre en considération, parce qu’en effet cette dépense est une suite nécessaire des ordres que je lui porte de reprendre les habits de son sexe. Je lui alloue donc, pour l’achat de son trousseau de fille, une somme de 2,000 écus, à condition qu’elle n’emportera de Londres aucun de ses habits, armes et nul vêtement d’homme, afin que le désir de les reprendre ne soit pas sans cesse aiguisé par leur présence, consentant seulement qu’elle conserve un habit uniforme complet du régiment où elle a servi, le casque, le sabre, les pistolets et le fusil avec sa baïonnette, comme un souvenir de sa vie passée, ou comme on conserve les dépouilles chéries d’un objet aimé qui n’existe plus. Tout le reste me sera remis à Londres pour être vendu, et l’argent employé selon le désir et les ordres de Sa Majesté.

Et cet acte a été fait double entre nous Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais et Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée d’Éon de Beaumont, sous seing privé, en lui donnant de chaque part toute la force et consentement dont il est susceptible et y avons chacun apposé le cachet de nos armes, à Londres, le cinquième jour du mois d’octobre 1775[172].

Signé: Caron de Beaumarchais.