D’Éon de Beaumont.
Le coffre-fort engagé chez lord Ferrers fut ouvert et d’Éon joignit au dossier cinq cartons qu’il avait gardés jusque-là dissimulés sous son plancher, bien cachetés et étiquetés: Papiers secrets à remettre au roi seul.... «Je commençai, dit Beaumarchais qui raconte ce fait, à en faire l’inventaire et les paraphai tous afin qu’on n’en pût soustraire aucun; mais, pour m’assurer encore mieux que la suite entière y était contenue, je les parcourais rapidement.»
D’Éon ne manqua pas de faire part de sa transformation à son ancien chef. Le 5 décembre 1775, il écrivit au comte de Broglie:
Monsieur le Comte,
Il est temps de vous désabuser. Vous n’avez eu pour capitaine de dragons et aide de camp en guerre et en politique que l’apparence d’un homme. Je ne suis qu’une fille qui aurais parfaitement soutenu mon rôle jusqu’à la mort si la politique et vos ennemis ne m’avaient pas rendu la plus infortunée des filles, ainsi que vous le verrez par les pièces ci-jointes...
Je suis avec respect, Monsieur le Comte, votre très humble et très obéissant serviteur (sic).
Geneviève-Louise-Auguste d’Éon de Beaumont[173].
D’Éon témoigna sa reconnaissance à Beaumarchais en prolongeant une mystification qui dut l’amuser infiniment et à laquelle l’auteur des plus spirituelles comédies qui eussent alors paru se prêtait avec une naïveté stupéfiante. Beaumarchais devint de la part de d’Éon, qui s’intitulait «sa petite dragonne», l’objet des cajoleries les plus féminines. Reprenant le langage même de la Rosine du Barbier de Séville, la prétendue chevalière lui écrivait: «Vous êtes fait pour être aimé et je sens que mon plus affreux supplice serait de vous haïr», et une autre fois: «Je ne croyais encore que rendre justice à votre mérite; qu’admirer vos talents, votre générosité; je vous aimais sans doute déjà! Mais cette situation était si neuve pour moi que j’étais bien éloignée de croire que l’amour pût naître au milieu du trouble et de la douleur. Jamais une âme sensible ne deviendrait sensible à l’amour si l’amour ne se servait pas de la vertu même pour le toucher.»
La mystification fut complète, et Beaumarchais, bien qu’il affectât de prendre la chose en riant, se laissa complètement duper par des déclarations dont il parut même quelque peu flatté:
Tout le monde me dit que cette fille est folle de moi, écrivait-il à Vergennes; mais qui diable se fût imaginé que pour bien servir le roi dans cette affaire il me fallût devenir galant chevalier autour d’un capitaine de dragons? L’aventure me paraît si bouffonne que j’ai toutes les peines du monde à reprendre mon sérieux pour achever convenablement ce mémoire[174].