Bien que celui-ci s’en déclarât excédé, ce ne fut pas Beaumarchais, mais bien d’Éon, qui mit fin à ce marivaudage. La coquetterie de la nouvelle chevalière n’allait pas, en effet, jusqu’au mépris des questions d’argent. Aussi l’avidité de d’Éon se trouva-t-elle aux prises avec la parcimonie de Beaumarchais lorsqu’il s’agit de fixer le détail des sommes affectées au paiement des dettes. Le ton de la correspondance des deux amoureux tourna bien vite à l’aigre, et un entrefilet qui parut alors dans le Morning Post acheva d’exaspérer d’Éon; il était ainsi libellé:

On prépare à la Cité une nouvelle police sur le sexe du chevalier d’Éon. Les paris sont de sept à quatre pour femme contre homme, et un seigneur bien connu dans ces sortes de négoces s’est engagé à faire clairement élucider cette question avant l’expiration de quinze jours.

D’Éon ne manqua pas d’attribuer l’article à Beaumarchais, qu’il accusa ouvertement d’avoir pris part avec Morande à des paris sur son sexe et de s’être ainsi livré à de scandaleuses spéculations. En même temps il provoqua Morande; mais le fieffé coquin, qui savait la réputation de d’Éon à l’escrime, fut trop heureux de pouvoir prétendre que l’honneur lui interdisait de se battre avec une femme; il ne jugea pas déloyal toutefois de s’armer de sa plume et de publier sur la nouvelle chevalière un libelle scandaleux qui fit quelque bruit. Harcelé par l’importunité des Anglais que toute cette affaire avait provoqués à reprendre leurs paris, d’Éon se résolut à écrire au comte de Vergennes pour lui annoncer sa prochaine arrivée en France. Il en reçut d’ailleurs la réponse la plus encourageante:

J’ai reçu, Mademoiselle, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 1er de ce mois. Si vous ne vous étiez pas livrée à des impressions de défiance, que je suis persuadé que vous n’avez pas puisées dans vos propres sentiments, il y a longtemps que vous jouiriez dans votre patrie de la tranquillité qui doit aujourd’hui, plus que jamais, faire l’objet de vos désirs. Si c’est sérieusement que vous pensez à y revenir, les portes vous en seront encore ouvertes. Vous connaissez les conditions qu’on y a mises: le silence le plus absolu sur le passé, éviter de vous rencontrer avec les personnes que vous voulez regarder comme les causes de vos malheurs, et enfin reprendre les habits de votre sexe. La publicité qu’on vient de lui donner en Angleterre ne peut plus vous permettre d’hésiter. Vous n’ignorez pas, sans doute, que nos lois ne sont pas tolérantes sur ces sortes de déguisements; il me reste à ajouter que si, après avoir essayé du séjour de la France, vous ne vous y plaisiez pas, on ne s’opposera pas à ce que vous vous retiriez où vous voudrez.

C’est par ordre du roi que je vous mande tout ce que dessus. J’ajoute que le sauf-conduit qui vous a été remis vous suffit; ainsi rien ne s’oppose au parti qu’il vous conviendra de prendre. Si vous vous arrêtez au plus salutaire, je vous en féliciterai; sinon, je ne pourrai que vous plaindre de n’avoir pas répondu à la bonté du maître qui vous tend la main. Soyez sans inquiétude: une fois en France, vous pourrez vous adresser directement à moi, sans le secours d’aucun intermédiaire.

J’ai l’honneur...[175]

D’Éon, toutefois, ne voulut point partir sans tenter de mettre fin aux paris qui s’échangeaient sur son sexe. Il intenta devant lord Mansfield une action en annulation de ces scandaleux contrats; mais débouté de sa demande par un jugement qui considérait qu’il était une femme, puisque le roi de France le regardait comme tel, il se borna à interjeter appel et se hâta de revenir dans sa patrie.

Procédé Fillon - PLON-NOURRIT & Cie édit. - Imp. Ch. Wittmann

Charlotte-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée
d’Eon de Beaumont