CHAPITRE IX

Arrivée de la chevalière d’Éon en France.—Réception qui lui est faite par la ville de Tonnerre.—Son installation à Versailles et sa présentation à la Cour.—Impressions et réflexions de sa famille, de ses amis, des contemporains.—Popularité de la «nouvelle héroïne» en France et à l’étranger; ses succès dans le monde de la Cour et la société de Paris; sa volumineuse correspondance.—Nouvelle querelle avec Beaumarchais.—D’Éon, ayant quitté ses habits de femme, est appréhendé par ordre du roi et conduit au château de Dijon.

Le 13 août 1777, d’Éon quittait Londres; dans la nuit même, il s’embarquait pour la France. Quelle que fût sa joie de rentrer dans sa patrie, d’embrasser sa vieille mère qu’il aimait tendrement, de retrouver son foyer et sa fertile Bourgogne toute couverte de pampres, il dut faire un cruel retour sur lui-même. Quinze ans s’étaient écoulés depuis son dernier voyage: c’était alors le «petit d’Éon» du duc de Nivernais, le protégé du comte de Choiseul qui apportait à Versailles les ratifications d’un grand traité. Sa sacoche était moins gonflée de papiers d’État que son cœur ne l’était d’illusions et d’espérances. La fortune souriait à son ardente jeunesse; elle lui apportait de brillantes récompenses et lui laissait entrevoir un avenir plein de promesses. Il était accueilli à Versailles, distingué par la marquise de Pompadour, revenait à Londres la croix de Saint-Louis sur la poitrine. Bientôt après il était fait ministre plénipotentiaire et pouvait, grâce à un intérim, représenter lui-même son souverain pendant deux mois de fastueuse ambassade. Il avait connu alors toute l’ivresse du triomphe, mais aussitôt après toute la rancœur d’une disgrâce subite. C’étaient d’abord les vexations et les dédains du comte de Guerchy; puis une lutte pleine d’embûches et de ruses; le procès enfin intenté par une suprême audace contre son rival et le scandale si enivrant pour lui qu’avait été la condamnation de l’ambassadeur de France. Dernier et périlleux triomphe qui soulevait l’indignation de Paris et de Versailles, provoquait l’abandon du roi et, l’un après l’autre, de tous ses protecteurs. Une pénible vie d’expédients avait commencé alors, le réduisant peu à peu au désespoir et le poussant enfin à cette métamorphose inspirée par l’illusion tenace du public, longuement méditée et plus d’une fois rejetée avant d’être enfin admise.

Il revenait maintenant en vaincu. Le «petit d’Éon», tant choyé jadis par le marquis de L’Hospital et que le duc de Choiseul avait présenté comme un «fort joli garçon» au duc de Nivernais à cause de ses yeux bleus au regard hardi et intelligent, de sa taille fine mais bien proportionnée et souple, était devenu un homme de cinquante ans, à la démarche brusque et à la voix éclatante; son menton volontaire était tout piqué d’une barbe noire rasée à grand’peine. Il avait conservé du dragon les manières et le genre d’esprit en même temps que l’uniforme, ce cher uniforme gris à parements et à soutaches rouges qu’il n’avait jamais consenti à abandonner pendant son séjour à Londres et qui avait fait de lui une silhouette aussi familière aux ministres d’État qu’aux mobs de la Cité. Aussi témoignait-il d’une égale répugnance à prendre l’habit féminin et à se résigner au genre de vie de son nouveau sexe. Bien qu’il eût signé l’étrange convention qui lui reconnaissait la qualité de femme, il aurait voulu demeurer homme au moins par la mise et s’était efforcé de fléchir le comte de Broglie sur la question du costume. Il affirmait que son vœu le plus cher serait de «continuer sa route militaire dans l’armée, où par sa bonne conduite il n’avait jamais scandalisé personne; mais en même temps se déclarait prêt à obéir à toutes les volontés du roi, qu’elles fussent de le laisser dans le monde en cornette et en jupe», ou même de «faire couvrir sa tête dragonne du voile sacré dans un couvent de nonnes».

Qu’y avait-il de sincère dans l’emphase de ces déclarations? Dans un dernier retour de bon sens, voyait-il partir avec casque, aigrette, épaulette tous les rêves généreux de sa jeunesse follement sacrifiés à une ambition désordonnée et désormais impuissante? Cet attachement obstiné à l’uniforme, symbole de la carrière régulière et de la discipline, marque-t-il chez lui un dernier regret de l’existence honorable et sûre qu’en bornant ses désirs il n’eût pas manqué de s’assurer? Peut-être; comme peut-être aussi n’y a-t-il là qu’une feinte de plus, un moyen détourné de prolonger l’équivoque et de donner le change? La justice anglaise et la volonté du roi de France le font femme; mais la répugnance qu’il montre à revêtir les habits de son nouveau sexe est bien faite pour enraciner dans leur croyance ceux qui veulent toujours le tenir pour un homme. En déclarant si haut qu’on lui impose des habits de femme, d’Éon cherche évidemment à laisser entendre que le sexe n’est pas plus de son goût que la mise, et que la volonté du roi, à laquelle il doit se soumettre, ne peut cependant rien changer à la nature. Il évite ainsi les difficultés du présent, tout en se ménageant pour l’avenir une rentrée en scène sous son costume naturel. Seul parmi les contemporains, Voltaire semble avoir démêlé au juste toute cette intrigue dont il a fait justice par une comparaison assez cruelle: «Je ne puis croire, écrit-il de Ferney au comte d’Argental, que ce ou cette d’Éon ayant le menton garni d’une barbe noire très épaisse et très piquante soit une femme. Je suis tenté de croire qu’il a voulu pousser la singularité de ses aventures jusqu’à prétendre changer de sexe pour se dérober à la vengeance de la maison de Guerchy, comme Pourceaugnac s’habillait en femme pour se dérober à la justice et aux apothicaires[176]

D’ailleurs tout en protestant véhémentement contre la volonté du roi qui changeait son casque en cornette, d’Éon s’ingéniait à tirer parti de son nouveau rôle et à se faire de sa métamorphose une réclame nouvelle et plus bruyante. Il a raconté lui-même comment, passant par Saint-Denis avant de gagner Versailles, il s’était fait conduire par Dom Boudier auprès de la supérieure du couvent des carmélites, qui n’était autre que Mme Louise de France. Celle-ci, avant d’ouvrir le rideau du parloir, aurait demandé comment était habillée Mlle d’Éon, et sur la réponse qui lui fut faite qu’arrivant de Londres elle «était encore en bottes et en uniforme, la supérieure aurait exhorté son interlocuteur invisible à prendre les habits et à mener la vie d’une fille chrétienne»[177]. Cependant, malgré les sages avis de la vénérable princesse et en dépit de la condition formelle que lui avait imposée Vergennes dans sa lettre du 12 juillet, ce ne fut qu’à Versailles, où il arriva en dragon, que d’Éon finit par se soumettre et obéir à l’ordre qui lui fut réitéré en ces termes:

DE PAR LE ROI

Il est ordonné à Charles-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Thimothée d’Éon de Beaumont de quitter l’habit uniforme des dragons qu’il a coutume de porter et de reprendre les habillements de son sexe avec défense de paraître dans le royaume sous d’autres habillements que ceux convenables aux femmes.

Fait à Versailles, le 27 août 1777.