Signé: Louis Gravier de Vergennes[178].
Enfin, comme notre chevalier, à bout d’arguments, objectait encore au ministre que ses faibles ressources ne lui permettaient pas de se commander un trousseau convenable, Marie-Antoinette, intéressée aux infortunes d’une fille si intrépide, aurait ordonné, si l’on en croit d’Éon et ses biographes, que ce trousseau serait confectionné à ses frais. Il est certain, en tout cas, que Mlle Bertin, la célèbre marchande de frivolités, couturière de la reine, eut la première le singulier honneur d’emprisonner sous les jupes décentes et sévères d’une vieille et noble demoiselle le bouillant capitaine de dragons. Pour le reste de sa garde-robe, d’Éon s’adressa à Mlle Maillot, marchande de modes plus modeste, et à Mme Barmant, «faiseuse de corps flexibles et élastiques». Le sieur Brunet, perruquier, rue de la Paroisse, fut chargé de lui accommoder une «coiffure à triple étage».
Alors que tant de mains agiles remuaient dentelles et rubans, ou baleinaient les corsets qui allaient si fort incommoder d’Éon, celui-ci, profitant des quelques jours où il pouvait encore porter librement sa tunique de dragon, se hâta de prendre le coche qui devait le mener auprès de sa vieille mère.
C’est le 2 septembre qu’il atteignit la petite cité bourguignonne. S’il est vrai que les villes ont comme un visage où nous aimons à retrouver le caractère des plus célèbres de leurs enfants, celle-ci semble vouloir symboliser à merveille l’humeur de notre héros et en illustrer le souvenir. Escarpée et montueuse, elle a dans son premier aspect un air de hardiesse et de vivacité. D’une allure leste et décidée, les rues grimpent comme à l’assaut du rocher d’où l’église Saint-Pierre domine la ville qu’enserre la double ceinture du fleuve et d’une rangée de collines agréablement boisées. Il semble qu’à se trouver enfermée dans cette prison naturelle la petite ville ait pris cet air de brusquerie et de mutinerie, cette allure un peu désordonnée et incohérente, comme pour regimber contre la condition plaisante mais étroite qui lui est faite.
Le soir où d’Éon y pénétra par le pont jeté sur le pétulant Armençon, Tonnerre illuminée était toute en fête comme pour le retour d’un fils ou plus exactement d’une fille prodigue. «Plus de douze cents personnes, écrit d’Éon (non sans exagération probablement), sont venues au-devant de moi avec canons, fusils et pistolets; ma mère, quoique prévenue depuis si longtemps de mon retour positif en France, ne pouvait le croire; elle est tombée sans connaissance en me voyant, et ma nourrice fondait en larmes. Le lendemain toute la ville en corps et en particulier est tombée chez moi avant que je fusse sortie du lit où j’étais campée sans rideaux, sans miroirs, sans tapisseries et sans sièges. Cette image de mon ancienne guerre est plus agréable à mes yeux qu’un palais.» La joviale humeur dont faisait montre notre chevalier ne semble pas lui avoir fait oublier le ton pitoyable qu’il sied d’employer vis-à-vis d’un puissant correspondant dont on attend quelque grâce, et il reprend avec non moins d’exagération: «J’ai trouvé dans un cruel délabrement mon bien de patrimoine consistant principalement en vignes; on croirait que les hussards s’en sont emparés ainsi que de ma maison, qui ressemble présentement au château du baron de Tundertrumtrum; il n’y a plus que les portes et les fenêtres et la rivière d’Armençon dans mes jardins. Mais si quelque chose peut m’attacher à la vie, dit-il en terminant, c’est la joie de l’amitié pure que mes compatriotes tant de la ville que des campagnes voisines, depuis les plus grands jusqu’aux plus petits, ont bien voulu me témoigner; d’eux-mêmes ils m’ont rendu les honneurs qui ne seraient dus qu’à vous et à Mgr le comte de Maurepas si vous passiez par Tonnerre pour aller dans vos terres et lui à son comté de Saint-Florentin[179].»
Cependant, malgré toute la joie qu’il éprouvait à se trouver au milieu de sa famille et de ses compatriotes émerveillés de ses aventures et de ses saillies, d’Éon n’était pas homme à se contenter longtemps d’une célébrité provinciale; il avait probablement vérifié que nul n’est prophète en son pays et qu’il fallait à la comédie qu’il allait jouer une scène plus brillante et plus vaste, ainsi que des spectateurs plus raffinés. Le ministre s’impatientait de ses retards à exécuter les ordres du roi et Mlle Bertin lui affirmait que sa présence était nécessaire pour les derniers essayages.
Il quitta aussitôt Tonnerre et se rendit à Versailles, d’où il se hâta d’annoncer au comte de Vergennes son retour, sa tardive obéissance et les déboires qu’elle lui causait: «Il y a une dizaine de jours que je suis de retour, disait-il au ministre, et il y en a huit que je me suis conformée à vos intentions, comme Mlle Bertin a dû vous le certifier à Fontainebleau. Je m’efforce dans la retraite de mon appartement de m’habituer à mon triste sort. Depuis que j’ai quitté mon uniforme et mon sabre, je suis aussi sot qu’un renard qui a perdu sa queue. Je tâche de marcher avec des souliers pointus et de hauts talons, mais j’ai manqué me casser le col plus d’une fois; au lieu de faire la révérence, il m’est arrivé plus d’une fois d’ôter ma perruque et ma garniture à triple étage, que je prenais pour mon chapeau ou pour mon casque. Je ne ressemble pas mal à cette Catherine Petrovna que Pierre le Grand enleva d’un corps de garde au siège de Derpt pour la faire paraître à sa Cour avant de lui avoir fait apprendre à marcher sur ses deux pieds de derrière[180].»
D’Éon, si l’on en croit ses contemporains, n’exagérait guère le ridicule de son nouvel accoutrement, et si, comme il disait lui même, il est malaisé de changer en un jour «d’habits, de chemise, de logis, de résolution, d’avis, de langage, de couleur, de visage, de mode, de note, de ton et de façon de faire», il se consolait du moins par la singularité et l’affectation de la gêne physique qu’il éprouvait. Toutefois il vivait retiré rue de Conti, à Versailles, ayant refusé courtoisement l’invitation du sieur Jamin, prêtre de Fontainebleau, qui «sans avoir l’honneur d’être connu de lui» lui offrait, «s’il venait à cette Cour à Fontainebleau, un logement des plus agréables non par les plaisirs bruyants, mais par les promenades en forêt», et assurait son hôte «qu’il serait à Fontainebleau sans y être et maître de porter tel habillement qui lui conviendrait». L’aimable invitation de cette «dévote personne» n’avait pas séduit d’Éon, qui ne se sentait pas encore préparé à affronter la curiosité de la Cour. Il tenait aussi à rendre ce coup de théâtre aussi éclatant que possible et s’ingéniait à en assurer le succès. Quelques mois avant son arrivée en France il avait déjà prié M. de La Chèvre d’être «son précurseur», et celui-ci se vantait de lui avoir «préparé les voies avec toute la chaleur imaginable et un zèle infatigable». Puis c’était un sieur Dupré, tuteur des lords Dawn et Albergeney, qui, «chez le chevalier Lambert et le vicomte de Choiseul, avait ouvert les yeux à une infinité de gens».—«On n’en revient point encore de l’étonnement, écrivait-il à d’Éon; on s’adresse à moi pour expliquer ce phénomène politique, et si je n’étais pas aussi bien informé que je le suis, je me trouverais souvent en défaut[181].» D’Éon, qui avait fini par prendre goût à la mascarade, se multipliait, accréditant tous les bruits, entre-bâillant sa porte à ses anciennes relations et annonçant à ses protecteurs son retour en France:
J’apprends avec beaucoup de plaisir, Monsieur, lui répondait le maréchal duc de Broglie, que vous êtes de retour en France; qu’il vous est permis de goûter, dans votre famille, une tranquillité dont vous êtes privé depuis longtemps. Je suis sensible aux sentiments d’attachement que vous me témoignez et j’ai l’honneur d’être très parfaitement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur[182].
La comtesse douairière d’Ons-en-Bray, femme du président Legendre, qui connaissait d’Éon depuis sa plus tendre enfance et fut naturellement une des premières averties de son retour, ne pouvait sans sourire s’imaginer sous les jupes de la chevalière celui qu’elle avait connu étudiant en droit, escrimeur de premier ordre et galant secrétaire d’ambassade; aussi accueillait-elle avec la plus grande incrédulité cette nouvelle aventure dont le héros lui faisait un récit plaisant: