Votre lettre, lui répondait-elle, m’a fait rire aux larmes de vos saillies et de satisfaction que vous ne m’ayez pas oubliée, Mademoiselle ou Monsieur: je crains de mentir; j’avoue que j’apporte encore de l’incrédulité à votre métamorphose et ne me permets pas cependant pour détruire mon incrédulité de faire et même de dire comme le bon apôtre Thomas. Mademoiselle, soit; j’en suis plus à mon aise pour vous dire tout le plaisir que je me fais de vous revoir quand vous serez de retour de Versailles. Je vous y adresse les marques de reconnaissance de votre souvenir, ne sachant où reposent à Paris vos appas femelles. Sont-ils parés de plumes? J’avoue qu’il cadre dans mon esprit que la coiffure de Mars est la seule qui vous convienne, en ayant la bravoure et les inclinations. J’ai avec moi deux émules avec qui vous me demandez de refaire connaissance. Ils le désirent plus que jamais, comme vous le croyez bien, et l’un d’eux, un grand gars qui occupe votre ancien appartement, voudrait sûrement le partager avec vous; mais en mère de famille qui doit maintenir le bon ordre chez elle, il faudrait que je vous crusse tout à fait dragon pour vous prier de faire société nuit et jour avec les miens, qui s’en tiendront aux égards dus au beau sexe et vous gardent des bâtons de sucre tors pour guérir votre poitrine des influences de l’air dont elle est attaquée à présent. Ménagez-vous bien, Mademoiselle, et sous quelque forme que vous deviez nous reparaître, soyez persuadée que vous nous serez toujours très intéressante par le souvenir des anciennes marques de votre attachement, qui vous répond du mien pour toujours[183].

Aussi peu dupe de la métamorphose que Mme d’Ons-en-Bray, Mme Tercier, veuve de l’ancien ministre secret de Louis XV qui avait si longtemps correspondu avec d’Éon, s’étonnait de n’avoir point revu le chevalier depuis son retour. Elle lui reprochait vivement de ne s’être point encore présenté chez le comte de Broglie, tout en paraissant deviner la cause de cette hésitation.

Je ne suis pas étonnée, lui écrivait-elle, que vous ayez tant de peine à vous faire au nouveau déguisement que vous allez prendre, qui vous gêne et vous embarrasse; il est bien fait pour cela; aux yeux de vos amis, vous serez toujours un brave homme et un sujet fidèle; ils vous aimeront également et chériront votre amitié n’importe dans quel habit. Je vous prie de me mettre à la tête de vos amies qui vous sont le plus attachées, ainsi que toute ma famille, qui me charge de vous faire mille tendres compliments[184].

Les aimables reproches de Mme Tercier et ses billets affectueux ne réussirent pas à faire sortir d’Éon de sa tanière, où il se tenait, disait-il, comme un «renard sans queue». Les sucres d’orge de Mme d’Ons-en-Bray ne parvinrent point non plus à vaincre le rhume qui le retenait avec tant d’à-propos au logis. Embarrassé dans ses jupes, il demeurait invisible. Cependant, le bruit de son arrivée, de ses aventures et de sa singulière métamorphose ne tarda pas à percer le cercle assez restreint de ses amis intimes et parvint bientôt jusqu’aux oreilles de la reine, qui voulut aussitôt voir cette moderne amazone: «Elle envoya un valet de pied, raconte Mme Campan, dire à mon père de conduire la chevalière chez elle; mon père pensa qu’il était de son devoir d’aller d’abord prévenir son ministre du désir de Sa Majesté. Le comte de Vergennes lui témoigna sa satisfaction sur la prudence qu’il avait eue et lui dit de l’accompagner. Le ministre eut une audience de quelques minutes. Sa Majesté sortit de son cabinet avec lui et, trouvant mon père dans la pièce qui le précédait, voulut bien lui exprimer le regret de l’avoir déplacé inutilement. Elle ajouta en souriant que quelques mots que M. le comte de Vergennes venait de lui dire l’avaient guérie pour toujours de la curiosité qu’elle avait eue[185]».

Si d’Éon, en dépit de la reconnaissance officielle de son nouveau sexe par le roi, ne fut pas reçu en audience particulière par la reine, il ne manqua pas du moins de paraître à Versailles sous son nouveau costume et à plusieurs reprises se trouva dans les galeries du château sur le passage de Leurs Majestés. Ce fut le 21 octobre 1777, jour de sainte Ursule, ainsi qu’il prend soin de le noter dévotement, que le chevalier d’Éon, ancien capitaine de dragons, ancien ministre plénipotentiaire de France à Londres, «reprit sa première robe d’innocence pour paraître à Versailles, comme il avait été ordonné par le roi et ses ministres»[186]. Ce fut un véritable événement que l’apparition dans le cercle des courtisans de ce «phénomène politique» ou, comme l’appelait fort irrévérencieusement Voltaire, «de cet amphibie». Chacun voulut voir cette femme extraordinaire, simplement vêtue, et qui pour tout joyau portait sur son corsage une croix de Saint-Louis gagnée sur le champ de bataille aussi bien que dans les ambassades.

Certains, qui avaient été ennemis de Choiseul, se plaisaient à faire un succès à l’impétueux adversaire du comte de Guerchy; mais la plupart, poussés par la curiosité, se montraient surtout intrigués par cette merveille pathologique qui, avec toutes les apparences et les manières d’un homme, se déclarait cependant femme. Plusieurs des contemporains n’ont pas manqué de peindre d’Éon tel qu’ils le virent dans ces circonstances, et il faut avouer que le portrait n’est guère flatté. «Elle a encore plus l’air d’être homme depuis qu’elle est femme, assurait un journal de l’époque en parlant de notre chevalier. En effet on ne peut croire du sexe féminin un individu qui se rase et a de la barbe, qui est taillé et musclé en hercule, qui saute en carrosse et en descend sans écuyer, qui monte les marches quatre à quatre... Elle est en robe noire. Les cheveux sont coupés en rond comme des cheveux d’abbé, placardés de pommade et de poudre, surmontés d’une toque noire à la manière des dévotes. N’étant point habituée aux talons étroits et hauts des femmes, elle continue d’en avoir de plats et de ronds[187].» D’Éon, à qui cette feuille élégante et mondaine refuse tous les dons du sexe aimable, n’avait pas voulu pousser trop loin la mascarade; mais s’il n’avait pas usé du rouge qui faisait encore fureur, il ne semblait pas non plus ignorer toute coquetterie féminine, portant quelquefois des «robes noires en raz de Saint-Maur», plus souvent des «jupes en taffetas bleu de ciel avec petite rayure puce» ou même «en croisé broché mordoré», comme le relatent les notes de la demoiselle Maillot, sa couturière[188]. Mais en dépit de ses efforts pour parvenir à l’élégance, d’Éon demeurait parfaitement ridicule: «La longue queue de sa robe, ses manchettes à triple étage» contrastaient si malheureusement avec ses «attitudes et ses propos de grenadier qu’il avait ainsi le ton de la plus mauvaise compagnie». C’est en ces termes peu obligeants que s’exprime dans ses Mémoires, écrits après la mort de d’Éon, Mme Campan qui, éclairée alors sur le véritable sexe du chevalier, ne peut s’empêcher de montrer quelque dépit d’avoir été mystifiée par un personnage qui eut avec sa famille et avec elle-même des relations de la plus cordiale intimité[189].

Le jugement des contemporains sur l’extérieur de d’Éon, son accoutrement et ses manières, est d’ailleurs aussi unanime que peu flatteur. «Quelque simple, quelque prude que soit sa grande coiffe noire, relate Grimm dans sa Correspondance littéraire à la date du 25 octobre 1777, il est difficile d’imaginer quelque chose de plus extraordinaire et, s’il faut le dire, de plus indécent que Mlle d’Éon en jupes[190].» L’abbé Georgel, secrétaire du fameux cardinal de Rohan, fait d’un trait dans ses Mémoires le portrait de la chevalière, à qui il a été présenté: «Ses vêtements, écrit-il, auxquels elle ne pouvait s’habituer lui donnaient un air si gauche et si gêné qu’elle ne faisait oublier ce désagrément que par les saillies de son esprit et le récit trop piquant de ses aventures[191]

La métamorphose causa naturellement une grande stupéfaction; mais, en dehors de quelques habitants de Tonnerre qui avaient de bonnes raisons pour ne pas démordre de leur première opinion, ne trouva pas d’incrédules obstinés. Le sexe désormais officiel de la chevalière d’Éon fut accepté et respecté. L’intéressé se prêtait d’ailleurs à le confirmer, et la contrainte même qu’il affectait ainsi que sa difficile résignation à sa nouvelle existence n’étaient que des ruses plus savantes pour cacher le subterfuge. Il trouvait à jouer cette comédie, en outre de la sécurité de son séjour en France et le payement d’une pension devenue son unique ressource, un regain de la popularité dont il avait toujours été passionnément friand. Du jour de sa présentation à la Cour, sa popularité ne fit que grandir, tourner même à cette célébrité extraordinaire qui, à l’heure actuelle, préserve encore son nom de l’oubli. Il devint alors l’objet de toutes les conversations, le point de mire de toutes les curiosités. Les lettres de félicitations les plus emphatiques, les témoignages d’admiration les plus excessifs lui parvenaient d’inconnus émerveillés de sa surprenante odyssée, tandis que ses anciens amis le harcelaient de billets du tour le plus piquant. Parmi eux le duc de Chaulnes, qui l’avait connu à Londres au plus fort de sa lutte avec Guerchy, lui écrivait, faisant allusion aux derniers événements:

Je ne sais pas si la chevalière d’Éon se ressouvient d’avoir vu le chevalier d’Éon, entouré de grenadiers, imprimer en 1764, une page de la Guerchiade sur la main du duc de Picquigny; mais je sais que le duc de Chaulnes s’en ressouvient très bien, ainsi que de tous les procédés honnêtes qu’il a reçus de lui ou d’elle, car on ne sait plus où on en est. Je suis fort porté à croire par exemple que votre ami commun trouvera beaucoup plus du chevalier dans la chevalière qu’il ne voudrait y en trouver. Quant à moi qui ne suis qu’un bonhomme, et votre voisin, je voudrais savoir le moment où je pourrais aller discourir un moment avec Mademoiselle comme j’aurais discouru avec Monsieur. Comme tout frais remué de la politique, vous auriez peut-être des raisons pour préférer de venir chez moi: c’est cinquante pas à faire d’un côté ou de l’autre, que j’aimerais mieux vous épargner pourvu cependant que ce ne soit ni demain samedi, ni lundi. Je vous demande pardon de ces si, de ces car, de ces mais, très ridicules lorsqu’il s’agit de vous témoigner, Mademoiselle, toute ma reconnaissance des bontés que vous m’avez marquées et de l’amitié du feu chevalier. J’espère que vous rendrez justice à mon respect[192].

Les amis de d’Éon ne savaient plus en effet «où ils en étaient», ni quel style employer. La marquise Le Camus, dans un gracieux billet où elle l’invitait à souper, trouvant «à coup sûr sa société désirable», débutait ainsi: